L’Observatoire des religions

Comment le christianisme a cru venir à bout de l’interdit judéo-musulman sur les images. Du « divin artiste » à sa neutralisation par le musée. (4)

samedi 7 juillet 2007 par Joseph Babled

En fait, l’artiste, dès le 15e siècle en Italie, a trouvé un autre support que l’Eglise. Et c’est ici qu’intervient le mythe du Quattrocento, qui veut nous faire croire qu’il a trouvé son support dans la bourgeoisie, donnant du même coup ses lettres de noblesse au capitalisme naissant italien.
On peut concevoir que le capital divin accumulé sur la tête des artistes par les muses chassées de Byzance ait attiré les marchands. Mais dans la course à ce fabuleux trésor, ils n’étaient pas les mieux placés pour l’emporter. A vrai dire, il eût été bien étonnant qu’ils puissent faire jeu égal avec les princes dans cette affaire. Non contents de conquérir le pouvoir monétaire, ces derniers s’approprièrent aussi celui conféré à l’art et par l’art. Dans le deux cas c’est la religion qu’ils dépouillent, prenant la succession des grands prêtres monnayeurs et mécènes. A la fois évêque et roi, le pape fait la jonction entre les deux époques au moment même où il porte le patrimoine du Vatican à son maximum, sanctionné ensuite par le sac de Rome.
Dès le 13e siècle, Giotto (1266-1377) annonce les temps nouveaux. Il occupe une position élevée dans la bourgeoisie de Florence qu’après avoir séjourné pendant quatre ans à la cour de Naples, de 1329 à 1333, où il obtint pour son œuvre un brevet de familier du roi Robert. Pour la première fois, la « vertu » dune œuvre matérielle rejaillissait sur son auteur. A partir de cette position honorifique, il négocia son retour à Florence dans les meilleures conditions. A noter qu’il y passa les quatre dernières années de sa vie à titre d’architecte, et non de peintre [1] .
A partir de là aucun des grands noms de l’Art ne pourra ne pas être associé à celui d’un prince, prenant pour modèle l’amitié légendaire d’Apelle et d’Alexandre le Grand. Andrea del Sarto serait mort de faim à Florence si François 1er ne l’avait fait venir à sa cour [2] . Botticelli était au chômage dans la ville des Médicis quand Isabelle d’Estre l’attira à Ferrare. Léonard de Vinci commence sa carrière et sa fortune à la Cour de Milan ; il meurt près d’Amboise ingénieur du roi de France. Dürer, Raphaël, Le Titien, Rubens et tant d’autres bâtirent d’immenses fortunes en tant que fournisseurs des cours en œuvres d’art. Le divin Michel-Ange fut disputé par sept papes, François 1er, Charles Quint, Cosme de Médicis, le Doge de Venise et même par le Grand Turc !
Les Médicis ont beaucoup contribué à la légende bourgeoise du Quattrocento. Marchands, banquiers n’ayant jamais porté l’épée, conquérants du pouvoir par l’argent, ils passent aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout, pour les prototypes du capitalisme mécénal. Assurément Cosme et son successeur Laurent de Médicis ont beaucoup fait pour la promotion des arts dans leur ville. Mais en tant que roturiers, tout puissants qu’ils fussent à Florence au sommet de leur gloire, ils étaient incapables par eux-mêmes d’émanciper l’artiste de la condition artisanale, et leur rôle consista surtout, comme d’ailleurs dans leurs affaires financières, à servir d’intermédiaires, à fournir les cours en artistes et en œuvres, à faire circuler hommes et œuvres d’art de la même façon qu’ils opéraient avec l’or, l’argent et les lettres de change.
Dès qu’ils ont quitté la ville et même quand ils y reviennent, auréolé du prestige princier, les artistes n’ont qu’une hâte : quitter non seulement le tablier de l’artisan barbouilleur, mais aussi l’habit du bourgeois, et s’anoblir, quitte à sacrifier leurs œuvres à cette fin comme ce fut le cas de Vélasquez. Au Quattrocento, tous les artistes anoblis par les cours européennes sont italiens, ce qui indique clairement la domination esthétique exercée à cette époque par la Péninsule. Mais à partir du 16e siècle, cette influence diminue : la moitié seulement des anoblis sont d’origine italienne, et au 17e on n’en compte plus qu’un tiers [3] .
Parmi les artistes, les peintres sont les premiers à gagner cette course aux honneurs, non pour les raisons historiques avancées par Leonard de Vinci, mais tout simplement que du fait de leur pratique ils sont admis dans l’intimité des princes, ne serai-ce que pour faire leurs portraits – tâche pour laquelle l’amateurisme ne pardonne pas, car il faut des oeuvres à la fois ressemblantes et pas trop disgracieuses !
Parmi les serviteurs et courtisans, les valets de chambre ont droit à des privilèges spéciaux, et c’est à cette catégorie particulière qu’accède le peintre plus facilement que le sculpteur ou l’architecte. D’autant qu’il est envoyé tirer les portraits des princes et princesses à marier, et à l’occasion fait office d’ambassadeur pour les affaires de sexe et d’Etat, souvent mêlées par les préoccupations dynastiques et patrimoniales. Ces échanges de portraits imposent la peinture sur toile pour ses facilités de transport. Le tableau fait désormais partie du bagage des ambassades. Il entre dans la circulation des cadeaux princiers. Il peut même être voilé d’un rideau dans les occasions où l’on veut respecter l’interdit iconique (ce qui se pratique beaucoup dans les Pays-Bas protestants).

[1] Warke (1990) p. 17.

[2] Warke (1990), p. 76.

[3] Warke (1990), p. 194.


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675