L’Observatoire des religions

Hayek ou la théorie de l’ignorance

La constitution de la liberté

samedi 21 juillet 2007

C’est parce que nous ignorons la possibilité de réaliser nos objectifs que les efforts concurrents de tous sont la meilleure façon d’y parvenir

Au grand déshonneur de l’édition hexagonale, il aura donc fallu attendre trente-cinq ans pour que la Constitution de la liberté soit mise à la portée du lecteur français. Les délais de traduction sont habituellement longs dans notre pays, mais pour cet ouvrage majeur de Friedrich Hayek, les records de lenteur ont été dépassés. Certes, ce livre épais et dense n’a pas l’élégance du chef-d’oeuvre hayékien Droit, législation et liberté (PUF, trois tomes, 1980-1983), mais il en est comme la fondation. Ou, si l’on veut, c’est du Hayek brut de coffre qui nous est servi ici, indispensable à la compréhension de l’un des plus grands philosophes politiques du XXe siècle, prix Nobel d’économie 1974.

On ne résume pas cinq cents pages de Hayek en quelques lignes. On peut seulement donner l’envie de les lire. Encore qu’il aurait dû en citer la source, l’éditeur a eu la bonne idée d’adjoindre en annexe l’article écrit par le maître en réponse aux attaques des "libertariens" américains. Le portrait féroce qu’il y fait du conservatisme montre, s’il en était besoin, que Hayek n’a jamais été le porte-parole idéologique des possédants et des nantis. Tout au long de l’ouvrage, une intelligence active, frémissante, mordante, affleure à chaque page, appuyée sur un savoir gigantesque dont un aperçu est donné au lecteur émerveillé par les centaines de notes en fin d’ouvrage, ouvrant elles-mêmes autant de pistes et de références bibliographiques au chercheur ou au curieux.

Il semble bien, en outre, que ce soit dans la Constitution de la liberté qu’Hayek expose le plus clairement la grande trouvaille qui lui a permis de renouveler de fond en comble les fondements du libéralisme et qui parcourt toute son oeuvre : une sorte de théorie de l’ignorance. Un tiers de siècle après avoir été formulée, elle garde une jeunesse surprenante. "La justification de la liberté individuelle, écrit-il dès le premier chapitre, se fonde principalement sur le constat de notre inévitable ignorance concernant un grand nombre de facteurs dont dépend la possibilité de réaliser la plupart de nos objectifs, ainsi que notre bien-être." Parce que nous sommes ignorants, que nous ne savons même pas lequel d’entre nous a le plus de connaissances, il vaut mieux compter sur les efforts indépendants et concurrents de gens nombreux, pour faire advenir quoi ? Justement ce que nous ne pouvons savoir ! "Toutes les institutions de la liberté sont des adaptations à ce fait fondamental qu’est l’ignorance ; ce sont des adaptations aux aléas et aux probabilités, et non à des certitudes."

De même, nous ignorons comment est produite la société, nous ne savons pas de quoi dépendent son fonctionnement et la perpétuation de son existence. Traditions et institutions nous sont échues "comme des produits d’une croissance cumulative, sans que jamais nul cerveau individuel n’en ait formé le dessein". Le législateur doit donc "découvrir" les lois, comme on découvre les lois de la nature, plutôt que de les inventer. Et il doit s’en tenir à des règles générales et abstraites du fait de son "inéluctable ignorance des circonstances variées dans lesquelles ses décisions s’appliqueront". Hayek insiste : "Ces lois authentiques sont un des moyens par lesquels les hommes ont appris à pallier leur ignorance congénitale." Paradoxe suprême : loin d’être contraires à la liberté, elles l’accroissent. Loi et liberté s’appellent l’une l’autre.

Ignorants encore sommes-nous de ce qui détermine l’action de chacun. C’est pourquoi une rétribution par le mérite est impossible, impensable _ sans compter que dans une méritocratie véritable, ceux qui seraient au bas de l’échelle, ne pouvant plus invoquer la malchance, n’auraient que leurs yeux pour pleurer le désespoir définitif d’avoir démérité... Et de même chacun est tenu responsable de ses actes : parce que s’il est impossible de démêler l’écheveau des secrets individuels, du moins pouvons-nous supposer que "déclarer quelqu’un responsable de ce qu’il fait tend à rendre ses actions différentes de ce qu’elles seraient s’il ne croyait pas l’être réellement". De même que loi et liberté, liberté et responsabilité s’impliquent réciproquement.

Hayek, La constition de la liberté, Editions Litec, 1994

Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 0