L’Observatoire des religions
Un livre de Pierre Vidal-Naquet

A chacun son Atlantide

L’Atlantide, Petite histoire d’un mythe platonicien, Les Belles Lettres, 188 p., 17 e.

samedi 30 juin 2007

Le mythe de l’Atlantide inventé par Platon a traversé les âges. On le retrouve aussi bien chez les Italiens et les Espagnols de la Renaissance, que chez les Suédois du siècle des Lumières, les pangermanistes du XIXe, et plus proches de nous, les Nazis. Et combien ce continent englouti est redevenu actuel pour nous qui sommes hypnotisés par les images terrifiantes de flots déchaînés que la télévision nous passe en boucle depuis plusieurs semaines ! Voilà cinquante ans que l’helléniste Pierre Vidal-Naquet réfléchit à la légende atlante, mais il ne pensait pas qu’au bout de tant d’années de labeur, la sortie de son livre coïnciderait avec cette nouvelle colère, terrible et meurtrière, de Poséidon

Pour M. Vidal-Naquet, cette Atlantide est une représentation de l’Athènes démocratique et impérialiste, que Platon n’aimait pas et qu’il opposait à l’Athènes des premiers temps. Celle-ci n’avait pour se défendre qu’une armée de terre. Et c’est pourquoi elle était si noble. La guerre maritime, prétend le philosophe grec on se demande pourquoi, enseigne la lâcheté aux soldats. En cherchant à régner sur les mers, Athènes a dégénéré et finalement elle fut vaincue. Beaucoup des contemporains de Platon devaient tout simplement rire de cette fable politique. Et il faudra attendre le quinzième siècle de notre ère pour que le mythe entame une nouvelle carrière.
On peut dater de 1485 la date de ce retour en force. Cette année-là, à Florence, Marsile Ficin traduit, outre le reste de l’œuvre de Platon, le Critias. Cette redécouverte du mythe platonicien va d’abord permettre un fantastique élargissement du temps de l’histoire, alors que l’espace est en train de s’agrandir démesurément avec la découverte du Nouveau Monde. Si en effet l’Atlantide date de 9000 avant Solon, c’est que la chronologie que l’on tirait traditionnellement de la Bible ne vaut pas un clou. Donc, de grands « savants » vont s’appuyer sur le Critias pour affirmer qu’il y avait des hommes avent le « premier homme », des « pré-adamites ». De quoi ébranler les colonnes du Temple théologiquement correct de l’époque. De quoi aussi croiser le mythe grec avec l’Histoire Sainte jusqu’à faire de Jésus un Atlante, façon un peu compliquée de le déjudaïser…
Curieusement, la France a échappé aux « atlanto-nationalismes » qui ont sévi dans d’autres pays européens, et notamment en Allemagne. L’explication est simple pour notre helléniste. « Après le grand roi, c’est-à-dire Louis XIV, vint la grande nation suivie elle-même par le grand empereur. La France se suffisait à elle-même ». Est-il tellement sûr qu’elle doive s’en féliciter ? Des romanciers se sont tout de même emparé du mythe, au premier rang desquels Jules Vernes, bien sûr, mais aussi Pierre Benoît, bien oublié aujourd’hui. Ce dernier, nous dit M. Vidal-Naquet aurait fait de L‘Atlantide, une « gynécocratie », dont la reine serait « la fille d’une cocotte parisienne et d’un comte polonais plutôt qu‘une descendante de Poséidon-Neptune ». O divine Antinéa ! Les dévots de Pierre Benoît – il en reste - ne pardonneront pas ces lignes sacrilèges à leur auteur.
Le mythe a pénétré jusque dans le camp de Therensienstad. C’est là que le musicien Viktor Ullmann et le librettiste Peter Kion composent, en 1944, Le roi des Atlantes, opéra en quatre actes, avant d’être envoyés à Auschwitz pour y disparaître. Le roi, dénommé Overall (l’équivalent de Über Alles), a décrété la mort contre tous, mais du coup la mort se met en grève. Personne ne peut mourir, et du coup, personne ne peut vivre. L’œuvre, interdite dans le camp, sera jouée pour la première fois à Amsterdam en 1975. Cette parodie d’Atlantide était sans doute le plus fidèle hommage qu’on pût rendre à l’invention de Platon.


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