L’Observatoire des religions

La Bible résiste à toute lecture trifonctionnelle.

Un entretien inédit avec Georges Dumézil.

mardi 8 janvier 2008

Georges Dumézil (1898 -1986) a été un immense savant, un philologue de réputation mondiale. Son travail sur les religions indo-européennes, a ouvert de nouvelles voies à de nombreux chercheurs en sciences humaines. Il est l’inventeur de la théorie de la trifonctionnalité, caractéristique selon lui de sociétés indo-européennes obéissant à une hiérarchie où le sacré vient en tête, surplombant le guerrier qui lui-même domine la fonction de production.
Dans l’entretien qu’il nous a accordé environ un an avant sa mort, il remarque d’abord que La Bible résiste à toute lecture trifonctionnelle, ensuite que nos sociétés démocratiques croient pouvoir échapper à la hiérarchie des trois fonctions, mais qu’une guerre pourrait les y ramener sauf à sombrer définitivement. Du reste, à l’entendre, 1914-1918 avait été la dernière manifestation de la nation française. Ph. S.
Ph. S . : Dans un autre livre, que vous avez récemment réédité, Heur et Malheur du Guerrier, vous dégager un thème épique suivant lequel un grand héros commet successivement trois péchés correspondant aux trois fonctions : un sacrilège (contre le sacré ou le droit), un acte de lâcheté (contre l’honneur guerrier), un péché tantôt sexuel, tantôt de vénalité (contre la troisième fonction [1]).
Saint Augustin lui aussi distingue trois grands péchés, mais qui sont distribués autrement : l’amour du pouvoir (libido dominandi), la passion pour l’argent et les biens de ce monde, le péché sexuel. Dans votre tri fonctionnalité à vous, ou plutôt indo-européenne, le sexe et l’économie sont logés dans la même case, la troisième, alors que chez saint Augustin, le sexe et l’économie ont chacun leur case, et de plus votre « deuxième fonction » n’apparaît pas. Comment expliquer cette déformation du modèle ?
G. D. : Il n’y a pas de rapport entre les deux formules, saint Augustin n’est pas parti du schème indo-européen : le nombre « trois », à travers le monde, sert de carde à des conceptions bien différentes. Chez Platon, l’analyse de l’esprit humain est bien tri fonctionnelle : elle distingue la partie raisonnable (nous), le courage (andreia), et le désir, ou si vous voulez, les fonctions du bas-ventre (epithymia).
Ph. S. : D’une manière plus générale, comment expliquer qu’à partir d’une conception commune (la tri fonctionnalité), le monde indo-européen ait dérivé en deux entités vraiment très différentes : l’Occident et l’Inde. G. D. : Il n’y a pas en Occident de dérive commune : le monde celtique est, dans sa structure, plus proche du monde védique que du monde latin. Quand César arrive en Gaule, il y trouve une société fortement hiérarchisée selon le modèle trifonctionnel : druides, noblesse guerrière, et paysans. L’Irlande, autre société celtique très conservatrice, témoigne de la même organisation.
C’est chez les Indo-européens qui sont descendus jusqu’à la Méditerranée, chez les Grecs que l’altération a été la plus profonde. Il y avait sur place ou dans le voisinage immédiat, quand les envahisseurs arrivèrent, des civilisations avancées très anciennes. Les plus vieilles de ces civilisations sédentaires – Babylone, Egypte – nous reportent 4000 ans avant notre ère, alors que les divers Indo-européens n’apparaissent dans l’histoire qu’à partir de 2000 avant J. -C. Ce sont des Indo-européens, les Hittites, sans doute, qui leur ont transmis ce cadre, qu’ils ont vite adopté, dans la seconde moitié du deuxième millénaire avant J. -C. , en sorte que les Grecs, mille ans plus tard, se sont imaginés que ce qui leur restait de ce cadre (par exemple, les tribus ioniennes), leur était venu d’Egypte.
Dans l’Inde, c’est tout autre chose qui s’était passé : non seulement le maintien, mais le durcissement de l’idéologie trifonctionnelle dans l’organisation sociale : le système des castes.
Ph. S. : Une sorte de concrétion sociale …
G. D. : Il faudrait partout pouvoir tenir compte des substrats, des peuples qui ont été soumis plus ou moins assimilés par les envahisseurs indo-européens. Les Grecs parlaient de leurs prédécesseurs « pélasges » : ce n’est qu’un mot. Sur l’Indus, à l’arrivée des Indiens védiques, il y avait une civilisation avancée qui pratiquait une écriture que nous ne savons pas déchiffrer.
Cet entretien avait été revu par Georges Dumézil.

[1] L’économie


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