L’Observatoire des religions

Comment le christianisme a cru venir à bout de l’interdit judéo-musulman sur les images. Du « divin artiste » à sa neutralisation par le musée. (4)

samedi 7 juillet 2007 par Joseph Babled

En fait, l’artiste, dès le 15e siècle en Italie, a trouvé un autre support que l’Eglise. Et c’est ici qu’intervient le mythe du Quattrocento, qui veut nous faire croire qu’il a trouvé son support dans la bourgeoisie, donnant du même coup ses lettres de noblesse au capitalisme naissant italien.
On peut concevoir que le capital divin accumulé sur la tête des artistes par les muses chassées de Byzance ait attiré les marchands. Mais dans la course à ce fabuleux trésor, ils n’étaient pas les mieux placés pour l’emporter. A vrai dire, il eût été bien étonnant qu’ils puissent faire jeu égal avec les princes dans cette affaire. Non contents de conquérir le pouvoir monétaire, ces derniers s’approprièrent aussi celui conféré à l’art et par l’art. Dans le deux cas c’est la religion qu’ils dépouillent, prenant la succession des grands prêtres monnayeurs et mécènes. A la fois évêque et roi, le pape fait la jonction entre les deux époques au moment même où il porte le patrimoine du Vatican à son maximum, sanctionné ensuite par le sac de Rome.
Divinité et noblesse obligent. L’artiste acquiert à la cour des attitudes aristocratiques à l’égard de l’argent. Assuré du gîte, du couvert et de l’habit, il apprend à travailler pour son plaisir et celui de son maître. Loin d’être rétribué à la pièce, il offre ses œuvres au prince qui en retour lui fait des contre-dons pour ne pas rester son obligé. La relation courtisane exclut tout rapport d’argent. Le traitement dont il est honoré (d’où les « honoraires ») récompense non le travail, mais la « vertu » au sens classique du terme.
Du même coup, l’ex-artisan est rangé parmi les personnages « vertueux » de la cour : les virtuoisi, dont ils garderont ensuite la virtuosité. Qualité fort utile quand les princes se font exigeants, capricieux et surtout pressés par le temps, et que la rapidité d’exécution devient une qualité aussi appréciée que la sûreté du trait, le portrait ne devant être ni trop ni pas assez ressemblant comme on vient de le dire. Le lent apprentissage du métier, qui était de règle dans les corporations, n’est plus valorisé au grand scandale des vieilles jurandes artisanales. En même temps, le don inné est porté au pinacle : c’est l’ingenium divin, le génie hors d’atteinte de tout commerce, qui ne peut être acquis ni payé parce qu’il est un cadeau de Dieu ou de la nature.
On rapporte indéfiniment l’anecdote racontée par Pline : le peintre grec Zeuxis avait l’habitude de faire don de ses œuvres puisqu’elles ne pouvaient être payées à leur juste prix. « Il voulait dire, explique Pline, qu’on ne peut pas payer à sa valeur véritable un homme capable de peindre et d’imiter des êtres vivants, et qui donc se considérer comme un Dieu » [1] .
Autant de caractères qui sont à l’exact opposé du monde laborieux des marchands bourgeois, même fortunés, et que l’on retrouve sans difficulté jusque chez les artistes modernes. L’ex-artisan est si bien débarrassé de la pruderie bourgeoise qu’il se permet, en tant qu’aristocrate, toutes sortes d’extravagance dans ses œuvres, par exemple les monstres marins de Piero de Cosimo, les grotesques de Léonard, mais aussi dans sa manière d’être vestimentaire, sexuelle, etc. Du génie à la folie, de la folie à la mélancolie (Melancholia est un thème cher à Dürer et à tant d’autres) est un cycle qu’il parcourt avec d’autant plus de facilités qu’il est plus proche du prince. La corporation exigeait de lui qu’il ne transgresse pas les normes imposées par la tradition et les convenances. La cour l’oblige à la recherche de l’extraordinaire et de la nouveauté.
Bien évidemment, le statut divin de l’artiste avait quelques retombées économiques : Raphaël, mort à 37 ans, avait un palais à Rome. Mantegna et Titien étaient si riches qu’ils purent acheter le titre de Comte palatin. Lucien Cranach était le citoyen le plus fortuné de Wittemberg où il possédait quatre maisons, une pharmacie et des actions dans des maisons de commerce. Rubens était le châtelain de Steen, etc. Les peintres milliardaires ne datent pas du 20e siècle.

[1] Histoires naturelles, 35, 62.


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