L’Observatoire des religions

Pélerinage de La Mecque en 1918

Un document exceptionnel tiré des archives du Quai d’Orsay

dimanche 4 janvier 2009

L’ivresse qui s’empare de l’archéologue quand d’un seul coup de pioche il met au jour un trésor antique, nous l’avons ressentie en découvrant par hasard, dans des kilomètres de microfilms des archives du Quai d’Orsay à Paris, le « Rapport de M. de Mazières, Commissaire du Gouvernement », sur le pèlerinage de La Mecque de 1918. Beaucoup mieux que de gros traités sur le colonialisme et l’islam, ces 70 pages écrites il y a soixante ans, d’une plume alambiquée, non sans quelques fautes d’orthographe, racontent ou plutôt révèlent les ambitions plutôt naïves d’une République française qui, bien que laïque, se prétend « puissance musulmane » grâce à ses possessions africaines.

Le contexte de 1918 est certes beaucoup plus dramatique qu’en 2008. L’Allemagne n’est pas encore vaincue, ses sous-marins infestent toujours la Méditerranée. C’est donc sous la protection d’une canonnière britannique que l’Orénoque, le paquebot emmenant vers La Mecque des notables musulmans, dont une femme, avec leurs domestiques, quitte le port de Bizerte le 12 août 1918. Ils n’y reviendront que quatre mois plus tard après bien des péripéties. Dans les 70 pages du rapport, nous avons sélectionné une sorte de Journal de Bord, des considérations du Commissaire sur les mœurs observées pendant le voyage, ses explications sur l’intérêt politique du pèlerinage de La Mecque : montrer la force de la France mais aussi faire voir aux musulmans qu’ils sont mieux traités dans les colonies françaises qu’ailleurs, et enfin des observations sur les « différences » entre marocains, tunisiens et algériens (écrits sans majuscule, alors que les Bédouins ont parfois droit à une majuscule).

Bonne croisière sur l’Orénoque !

Le Journal de bord de M. de Mazières

12 août 1918, cinq heures du soir. L’Orénoque, paquebot des Messageries Maritimes, quitte Bizerte. A son bord une délégation de 44 notables d’Afrique du Nord : vingt marocains, à la tête desquels est désigné le Capitaine Mostefa Kar, du service des renseignements à Meknès ; quatorze notables tunisiens, sous la direction du Caïd Mokhtar Djouini ; et vingt algériens. Ces notables ont des domestiques : 5 pour les algériens, 16 pour les marocains, 4 pour les tunisiens. Ils sont installés en 3e classe avec 3 pèlerins libres venus d’Algérie. A bord se trouvent aussi des soldats français évadés des prisons d’Allemagne, qui vont servir en Orient. L’Orénoque prend la mer, précédé d’une canonnière anglaise, flanqué et suivi de quatre torpilleurs français. Notre nombre a, sans doute, effrayé le sous-marin allemand qui se trouvait, la nuit, dans les parages du Cap Bon : le 13 août, à 9 heures, il coulait « le Chaussade » qui suivait notre route.

15 août. Le corps d’un soldat français, prisonnier évadé d’Allemagne, décédé la veille de bronchite est immergé dans la soirée et cette cérémonie permet à nos délégués, qui ont tenu à y assister, de témoigner de leurs sentiments de fraternité ».

18 août. L’Orénoque mouille à l’entrée du canal de Suez.

19 août. Les pèlerins changent leurs devises. Quelle ne fut pas notre surprise et la déception des pèlerins qui s’attendaient à subir un change de 8 ¼ % comme en 1917 et à qui il est retenu près de 30%. !  Pour manifester toute sa sympathie aux représentants musulmans français, le Gouverneur de la région du canal de Suez, à Port-Saïd, son Excellence Mohammed Heddaya Bey nous convie à un thé, servi dans les jardins du Gouvernorat.

28 août. L’Orénoque quitte Suez à 5 heures du soir pour mouiller dans la grande rade de Djeddah, le 31 à la première heure. La traversée de la mer Rouge a été assez pénible en raison de la chaleur et de la grande humidité des nuits.

3 septembre. L’ordre de départ pour La Mecque est donné. Vers 5 heures, la caravane au complet se met lentement en route, accompagnée de quelques bédouins pour en assurer la garde.

5 septembre. Arrivée à La Mecque.

6 septembre. Les délégués algériens, marocains et tunisiens rendent visite au Malik [c’est-à-dire au roi du Hedjaz]. Le caïd tunisien Mokhtar Djouini remet un don de 50 000 francs d’or de la part de Son Altesse le Bey.

14 septembre, après-midi. Les pèlerins se rendent au mont Arafat pour y entendre le lendemain le sermon d’usage ; et après un séjour dans la plaine de Mina, ils rentrent à La Mecque dans la soirée du 18. Ces trois jours de fête ont été marqués par de violents orages de pluie et de grêle et le vent était tel, à Mina, qu’en quelques secondes, les tentes furent toutes arrachées et que les pèlerins, comme le Malik lui-même durent demeurer quelques instants sous la pluie. Des cas de peste ayant été signalés à El-Ouedj, par mesure de précaution et bien qu’aucun cas même douteux n’ait été constaté, ni à La Mecque ni à Djeddah, des instructions sont données pour que les pèlerins subissent la vaccination antipestueuse.

24 septembre. La caravane quitte La Mecque dans la soirée pour arriver à Djeddah dans la matinée du 25. Les pèlerins ne cachent pas leur grande déception de ne pouvoir s’embarquer, comme ils l’avaient pensé, dès leur retour de Djeddah . En effet, bien qu’aucun cas de peste n’ait été signalé à Djeddah, la mission anglaise ayant télégraphié que parmi les cas constatés à El-Ouedj, deux malades avaient été débarqués quelques jours auparavant du « Borolos » venant de Djeddah, fit déclarer par la Commission quarantenaire d’Alexandrie tous les ports du Hedjaz infectés, et la quarantaine imposée aux pèlerins devait être de dix jours.

30 septembre. Nous apprenons par un télégramme que le Gouvernement a prévu notre retour en Egypte au moyen du Saint-Brieux. Malgré l’inconfortabilité (sic) de ce petit bateau (sur lequel il est prescrit d’ailleurs de réserver aux pèlerins tous les égards dus à leur rang) et bien que nous aurons à nous installer comme nous le pourrons sur le pont, le Saint-Brieux ne disposant d’ailleurs que de quatre cabines, peu habitables d’ailleurs en cette saison puisqu’elles sont près de s machines, les pèlerins sont heureux de cette nouvelle qui leur fait prévoir un départ vers le 5 octobre.

1er octobre. L’autorisation demandée de consentir sur les fonds de la mission militaire une avance de 3.000 francs à chacune des trois délégations est accordée par télégramme. Il m’est donc versée, le 2 octobre, une somme de 9.000 francs dont je remets contre récépissé un tiers au capitaine Mostefa Kara pour les marocains et un tiers au caïd Mokhtar Djouini pour les Tunisiens ; le 3ème tiers devant être réparti entre les algériens. Il est bien fait connaître que cette somme est avancée à titre de prêt et que le remboursement en sera effectué au retour à Alger. Les instructions reçues par le Commandant du Saint-Brieux prévoient que les passager de 1ère classe, c’est-à-dire les 54 délégués algériens, marocains et tunisiens recevront à bord, la nourriture que les moyens dont on y dispose permettront de donner ; les passagers de 3ème classe (domestiques, pèlerins libres) devront se munir de la nourriture nécessaire pour la traversée.

12 octobre. Le Saint-Brieux rentre dans la rade de Torah. Une déception nous y attend : le docteur Zakariades Bey, directeur du lazaret, nous fait connaître, en effet, que ses instructions lui prescrivent, bien que le pèlerinage ait été, par une récente décision, déclaré net, de nous garder sept jours au lazaret à dater du débarquement des passagers.

19 octobre. Le Saint-Brieux quitte la rade de Torah dans l’après-midi.

21 octobre à 5 heures. Arrivée à Port-Saïd. Nouvelles difficultés. La quarantaine étant maintenue, il nous est impossible de descendre.

11 novembre. Annonce de la victoire. En allant présenter au nom des pèlerins, toujours retenus à bord, leurs félicitations à M. le Consul de France, je lui remets le télégramme suivant destiné à M. le Ministre des Affaires étrangères : « Participants à la joie de la civilisation triomphante, heureux d’avoir donné le sang de leurs enfants pour aider à la victoire si glorieuse, les trois délégations de pèlerins de l’Afrique du Nord, expriment à leurs Gouvernements, avec leurs vives félicitations, leurs sentiments de reconnaissance et de dévouement et de profond attachement à la France ». Un concert s’improvise et certains de nos pèlerins, dans une pantomime pleine d’esprit et aussi de réalisme, qui fort heureusement n’est pas toujours comprise, retiennent tard dans la nuit les passagers intéressés. 16 novembre. M. le Consul de France à Alexandrie me fait aviser que l’autorisation de descendre est accordée, jusqu’à la fin du séjour à Port-Saïd, à condition toutefois que les pèlerins n’y passent pas la nuit.

21 novembre. Montée à bord de l’Orénoque.

2 décembre. Départ de l’Orénoque

3 décembre, 7 heures. L’Orénoque franchit la passe de Port-Saïd ; mais nos malheurs ne sont pas terminés et jusqu’à Malte, pendant quatre jours, nous avons à lutter avec une mer démontée, qui nous tient tous anéantis. Le calme renaît seulement le 7 devant Malte et nous entrons dans le port de Bizerte le 8 à 9 heures du matin.


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