L’Observatoire des religions

Jacques, l’apôtre oublié

mardi 12 juin 2007

Il suffit de lire les Actes des Apôtres ou les Epitres de Paul pour s’apercevoir que le chef de l’Eglise primitive n’est autre que Jacques le frère de Jésus. Pourquoi ? Jésus avait-il donc un frère. L’énigme intrigue d’autant plus que ce Jacques-là ne faisait pas partie des Douze du vivant de Jésus. . Pourquoi Jacques a ensuite été sinon "oublié", du moins fortement minoré (on l’appelle aussi Jacques le Mineur) dans la tradition de l’Eglise est l’une des énigmes les plus troublantes du début du Christianisme. A) La destruction du Temple B) Le problème de la circoncision C) Après la destruction du Temple

C) Après la destruction du Temple On a envie de dire que dans la course au Trésor juif, les Romains ont coiffé leurs concurrents au poteau. Non seulement ils pillent le Temple, mais ils mettent son système financier à leur service. Cette fois, ils allèrent beaucoup loin que ne l’avait osé Pompée. Après la conquête de Jérusalem par le rival de César, les Romains frappèrent d’impôts seulement la Palestine et ses habitants ; ils n’exigèrent pas d’impôts spéciaux des juifs habitant en dehors de la Palestine, ni moins encore de ceux qui, dans la diaspora, avaient obtenu un droit de cité local ou étaient devenus citoyens romains. Par contre, Vespasien (r 69-79), après la destruction de Jérusalem, voulut bénéficier des revenus qui affluaient dans cette ville et, non sans perfidie, il ordonna que tous les Juifs sans distinction de lieu de domicile continueraient à payer annuellement, au profit de Jupiter Capitolin, les deux drachmes qu’ils payaient auparavant pour le temple de Jérusalem, équivalent au demi-sicle biblique. Il s’agissait dans un premier temps de reconstruire le temple affecté à Jupiter Capitolin brûlé dans un incendie en 69. Cela restait un impôt religieux et non d’État, tant par la cause de la pratique du judaïsme qui y obligeait , que par sa destination - au moins nominale. En réalité cet impôt tombait sous le nom de fiscus judaicus dans la caisse impériale avec même une organisation spéciale à la tête de laquelle se trouvait un procurator capitularia Jadaeorum. Cet impôt n’était dû que par les Juifs circoncis et pratiquants. Pour augmenter encore davantage son rendement, Domitien (r 81-98) l’exigea même de ceux qui, juifs de naissance, cachaient leur origine, et il admettait les dénonciations contre de prétendus circoncis qu’il faisait impudiquement contrôler. Suétone se rappellera comment il avait personnellement assisté dans sa jeunesse « à l’examen qu’un homme de quatre-vingt dix ans subit devant le procurateur et un tribunal empli de monde, et qui était destiné à montrer s’il était circoncis » . Par un sénatus-consulte , Nerva (r 96-98) fit supprimer cette pratique. Mais il laissa subsister l’impôt. L’exploitation des juifs ne pouvait être poussée trop loin sans provoquer leur révolte. Aussi lorsque Hadrien (r 117-138) en 130 édifie sur l’emplacement même du Temple un sanctuaire consacré à Jupiter Capitolin, une nouvelle révolte éclate avec un caractère nettement messianique. A sa tête Siméon Bar Kosebah, dit Kokhebah, « fils de l’Etoile ». Après ses premiers succès, il prend le titre de « prince d’Israël », et de 132 à 135, préside à une restauration de l’ancienne religion. Mais l’insurrection est finalement noyée dans le sang. Zélotes et autres sicaires, Sadducéens liés au Temple, esséniens et qumrâniens compromis dans la révolte sont liquidés. Pharisiens et scribes sont par contre nombreux à survivre au désastre. Hadrien aggrave encore les mesures anti-juives, interdisant l’entrée de Jérusalem rebaptisée Aelia Capitolina. La terre environnante est elle aussi renommée : Palestine, étymologiquement Philistine. Le fiscus judaïcus est maintenu. Partout dans l’empire, le juif devait payer cet impôt. La révolte de Bar Kosebah n’avait pas reçu l’appui unanime des autorités juives. Pour d’aucuns, le judaïsme devait survivre à la disparition d’un pouvoir politique juif, et même à la destruction du Temple. Parmi les transfuges qui s’établissent à Jamnia avec l’autorisation des Romains, des docteurs Pharisiens, dont le plus célèbre est Rabbi Yokhanan ben Zakay, disciple de Hillel, fondent un tribunal qui reprend les fonctions juridiques de l’ancien sanhédrin. C’est là que vers 100 est fixé pour les juifs le canon des écritures bibliques et que se poursuivit la préparation de la Mishna. Ben Zakay continue la tradition pharisienne qui avait préparé les esprits à se passer du culte du temple et à lui substituer le « culte du cœur » nourri par la méditation de la Loi, les oeuvres de charité et l’espoir en un salut venant de Dieu seul . C’est à Jamnia que pour la première fois apparaît l’usage du titre « rabbi », qui signifie littéralement « mon maître ». Le mot vient de l’adjectif hébreu rab, grand. Comme tel il ne se trouve pas dans l’Ancien Testament. Avec la signification que prend le terme dans la Mishna, rab signifie maître comme opposé à esclave. Quand Jésus est appelé rabbi dans les Evangiles, il s’agit d’un anachronisme qui signale à lui tout seul que le texte a été écrit après la chute du Temple. A Jamnia, les Pharisiens ne sont plus ni un parti ni une secte. Ils sont le judaïsme dans sa nouvelle forme, soit le judaïsme rabbinique.

Mais le Temple détruit ne peut plus être un enjeu, comme il pouvait l’être dans les Epîtres de Paul. S’agit-il seulement de plaire à la puissance dominante, c’est-à-dire aux Romains, qui, on l’aura remarqué, ont été exonérés de la mort de l’Innocent ? Puisque le trésor a été pillé et que le réseau qui lui correspondait a été mis au service du fisc romain, à quoi servirait-il de suivre maintenant le modèle du Temple ? C’est l’un des problèmes que va devoir résoudre la génération suivante de chrétiens. Mais la lecture des derniers chapitres des Actes nous met sur la piste. A première vue, leur lecture est assez déroutante. A partir du chapitre quinze, il n’est plus question que de Paul, les autres apôtres ont disparu dans la nature. Les six derniers chapitres (sur 28) sont consacrés aux démêlés de l’Apôtre des Gentils avec la justice romaine saisie par la plainte des juifs, puis par son voyage à Rome avec tempête, naufrage et sauvetage, et enfin par son emprisonnement dans des conditions relativement confortables puisqu’il y dispose d’un esclave et peut y convoquer et recevoir, on l’a vu, les chefs de la communauté juive. Deux années sont ainsi apparemment perdues par un héros s’entêtant à demander justice aux plus hautes autorités de l’Empire sous prétexte qu’il est lui-même citoyen romain. Pourquoi Paul s’acharne-t-il ainsi à faire de la procédure ? C’est que le Christ, dans une nouvelle apparition, lui a donné l’ordre d’aller à Rome. Ainsi toute cette chicane est justifiée : permettre à Paul de se rendre dans la capitale romaine La capitale du judaïsme étant détruite au moment où les Actes sont rédigés, la nouvelle capitale de la nouvelle religion pouvait-elle autre être que Rome ? Mais Paul de son vivant ne peut deviner le destin de Jérusalem. Il faut donc qu’il soit poussé vers Rome par un ordre du Christ lui-même. Le détour est un peu laborieux sur le plan de la dynamique du récit, mais le résultat est bien là : Paul finit ses jours à Rome, alors même que l’on de sait plus rien ni de Pierre, ni de Jacques, ni de Jean. Cependant les Actes ne nous disent rien de la mort de Paul, ni de celle de Pierre. Il est impossible de rendre compte ici de cette énigme supplémentaire ; elle aussi a soulevé des passions . Disons qu’à coup d’exégèses et d’hypothèses la tradition a fixé à l’époque de Néron (r 54-68) le martyre des deux apôtres dans la capitale impériale, réplique lointaine et positive à l’image négative des deux frères jumeaux fondateurs de la Rome antique, l’un assassin de l’autre. Là encore, les textes ne nous donnent aucune certitude historique. Les restes des deux martyres n’ont jamais été retrouvés, malgré des fouilles récentes, entreprises en 1952. Mais le choix de Rome n’était-il pas surdéterminé ? Si la nouvelle église devait retrouver une organisation centralisée, notamment sur le plan de ses finances, son siège pouvait-il se situer ailleurs que dans la Ville éternelle, dont le Trésor public était désormais branché sur le réseau financier juif ? Evidemment, cette installation ne pourrait se faire à n’importe quelle condition. Il nous semble que le raisonnement économique nous aide, non à reconstituer, mais à comprendre la substitution de Rome à Jérusalem. Jérusalem n’est pas délaissée pour autant. Avec un nouveau nom conjuguant gentilité et référence païenne, interdite aux juifs, Aelia Capitolina a reçu une population nouvelle. Une Église de la gentilité a repris la ville, recrutant ses fidèles parmi les nouveaux venus. La liste des évêques donnée par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique atteste une continuité dans la succession épiscopale du 1er au 4ème siècle en même temps qu’elle prouve le changement de population : des noms grecs en majorité, parfois iraniens ou sémitiques, mais jamais juifs. Cette église-là ne ressemble guère à la petite Synagogue chrétienne des origines, même s ’il ne faut pas totalement exclure la survivance de groupes ou de traditions judéo-chrétiennes.


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