L’Observatoire des religions
Adam et Eve dans la tradition juive

L’impératif érotique

mardi 19 juin 2007

Eve avant la chute s’appelle, en hébreu, Icha (femme), féminin de Iych (homme). Dans beaucoup d’autres langues, les mots désignant l’homme et la femme ont des racines totalement différentes comme si les deux sexes n’appartenaient pas à la même espèce : anthropos/gyné ; homo/mulier ; hombre/mujer ; homme /femme ; man/woman ; mann/frau . Déclinant le même radical, l’hébreu inscrit dans la langue l’égalité entre l’homme et la femme, l’équidistance des deux sexes à leur racine commune.

Ce messianisme, toutefois, ne peut être compris dans toutes ses dimensions que s’il est rapporté à sa genèse, c’est le cas de le dire, le « paradis terrestre » si bien nommé où l’abondance est à la fois économique et sexuelle, où l’ordre divin de jouir peut être obéi.
On peut même avoir un avant-goût de ce rendez-vous une fois par semaine. « Le monde, le monde futur, le monde qui vient [1] ressemble au sabbat. En effet, c’est un monde sans travail, sans inégalité sociale, sans aliénation, sans exploitation de l’homme par l’homme, sans loi de la jungle, etc. » [2]. C’est aussi le jour où la tradition conseille à l’homme de copuler avec sa femme. Le chrétien n’a pas cette chance. Pendant tout le Moyen Age, le dimanche était l’un des jours où il devait éviter l’acte de chair [3], surtout s’il voulait s’approcher de la Sainte Table et communier au Corps de Notre Seigneur Jésus Christ. Son paradis à lui n’est pas de ce monde, ni pendant la semaine, ni même le dimanche. Dans un des rares moments où Jésus évoque la chose, c’est pour dire : « A la Résurrection, les hommes ne prendront point de femmes ni les femmes de maris, mais ils seront comme les anges de Dieu dans le Ciel » [4]. Perspective désolante pour un juif ou un musulman !
En tant que célibataire, Jésus ne pouvait pas être bien vu de sa communauté d’origine. « Un homme qui n’a pas connu de femme ne peut être appelé Adam », enseigne la Thora. Le célibataire est un « Adam incomplet ». Il n’est pas autorisé à officier le jour du Kippour. « Il est inachevé et de ce fait ne saurait représenter la communauté » [5]. Le rabbin va jusqu’à parler comme d’un droit à la sexualité, de sexualité assurée » [6]. La société a horreur du célibat comme la nature a horreur du vide. Comme l’a très bien dit l’essayiste français Philippe Murray, « tant qu’il y aura des célibataires de vocation, tant qu’il en restera dix ou même un seul, on ne sera pas tranquille. Tant qu’il restera des gens qui se dérobent à l’acte manqué, tous nos actes sexuels quotidiens seront gênés dans leur idéalisation du ratage, puisque celle-ci ne peut être réussie que si elle est absolument unanime, c’est-à-dire précisément : s’il n’y a personne pour nous voir mentir du dehors » [7].
Celui qui n’a pas de femme et celui qui ne se préoccupe pas de l’économico-social commettent finalement le même péché à l’encontre du messianisme juif, tel du moins que nous l’expose le rabbin Eisenberg. Ce prêtre à la soutane obsédante, parce qu’elle nous rappelle son état, à la soutane obscène, parce qu’elle nous rappelle en noir, c’est-à-dire en négatif, notre état, s’il ne copule pas avec le sexe opposé, que du moins il couche avec le prolétariat. Eisenberg encore : « L’Eglise, depuis quelque temps [...], parle de justice sociale plus abondamment, d’égalité plus fermement et de rite plus sérieusement. Il y a même des prêtres ouvriers et des ouvriers qui se font prêtres pour mieux mener le combat économique et social (sic). Voici donc que les chrétiens sont en train de retrouver leur mémoire et leur source hébraïque et juive ; ils retrouvent progressivement une lecture plus pharisienne des Evangiles mêmes puisqu’ils se sont aperçus que la lecture purement individualiste et spirituelle était au fond une séduction et une tentation » [8]. Las ! ces prêtres-ouvriers qui avaient défroqué, troquant la soutane contre le bleu de travail, ont été condamnés par l’Eglise, ce que charitablement omet de signaler notre bon rabbin. L’Eglise s’est donc éloignée de nouveau du pharisaïsme !
Au commencement, on aurait donc l’égalité des sexes comme celle des hommes ou des femmes. On aurait aussi « le fondement de l’idée démocratique » [9].
Tout de même, le serpent s’est introduit dans le Jardin d’Eden. Et à l’instant même où l’homme et la femme sont redevenus une seule chair, au moment même où ils n’ont point honte d’être nus, le voici qui se dresse. Et s’adresse à la femme. Lui ne met pas l’homme et la femme sur le même pied. A la femme, et seulement à la femme il parle. Pourquoi ?
Parce qu’Eve était plus facile à séduire. C’est la réponse la plus courante, indiquée par le sens commun. Elle n’est pas strictement égalitaire, mais on la trouve chez certains rabbins. Par exemple dans le Midrach Hagadol [10], le serpent raisonne ainsi : « Si je vais voir Adam, je sais qu’il ne m’écoutera pas. J’irai voir Eve, et elle m’écoutera, car les femmes sont attentives et plus faciles à séduire. »
Une autre interprétation est beaucoup plus intéressante. Si le serpent s’est adressé à Eve, c’est qu’Adam était absent. Que faisait-il donc ? Le Midrach Rabbah répond de deux façons à cette question.
Première façon : « Le Saint Béni Soit-Il l’avait pris et lui avait fait parcourir la terre entière en lui disant : ici, il faudra semer ». Dans cette première réponse, Adam est absent parce qu’il « planifie l’économie mondiale » [11]. Il obéit à l’ordre divin de conquérir le monde, de coloniser la planète. Pendant que sa femme se laisse séduire ! Vraiment il aurait mieux fait de se limiter à l’Economique au sens étymologique du terme, à la loi de la maison, à la gestion de son ménage. Tandis que le sexe n’est plus domestiqué, l’économie, de domestique, devient planétaire.
La deuxième explication donnée par le Midrach Rabbah est plus fascinante encore. Asam était absent de la scène non parce qu’il courait le monde en conquérant, mais tout prosaïquement parce qu’ « il avait fait l’amour et [qu’] il dormait ».
Ce midrach est autant plus captivant que ne laissant rien au hasard de la séquence qui fait succéder l’apparition du serpent à la nudité d’Adam et Eve, il précise : »Pourquoi est-il écrit : « ils étaient nus » juste avant l’arrivée du serpent ? C’est pour te dire à partir de quel péché le serpent a sauté sur eux. Il les avait vus faisant l’amour et désiré Eve ». Autrement dit : nous sommes vus quand nous faisons l’amour, quand prétendument nous ne faisons qu’une seule chair. Vus par qui ? Peu importe ! Nous sommes vus, c’est l’essentiel.
Et pourtant il s’est endormi, l’Adam, l’Homme, l’Humain, trop humain, je veux dire masculin. Après l’amour. Raté ou las. La « petite mort » du mâle. Toujours la même histoire. Booz dormait et Ruth songeait. C’était l’heure tranquille où les lions vont boire. Eve songeait, elle aussi. Mais l’heure n’était as si tranquille que ça.
Donc Adam s’est assoupi « repu et comblé » [12]. Mais Eve « reste éveillée : elle attend encore quelque chose » [13]. N’est-elle pas satisfaite ? Adam n’est-il pas un bon amant ? Est-elle frigide ? Faut-il envoyer ce couple, le premier couple de l’humanité, chez le sexologue ?
Nous sommes encore avant la chute, notons-le bien. Nous sommes encore au paradis, c’est-à-dire selon le rabbin dans un temps messianique. Ce petit drame de la conjugalité, qui fait partie des misères de la vie quotidienne, se passe dans le Jardin d’Eden. Le rideau de la scène primitive par excellence, s’est déchiré, est déchiré avant même d’être tiré.
Le rabbin ne cache pas son embarras. A son interlocuteur Arman Abécassis, il laisse dire : « Ce qui paraît intéressant dans le midrach que nous expliquons, c’est que la femme reste un peu [14] éveillée après la satisfaction sexuelle » [15]. Un peu ! C’est trop dire ou pas assez. Abécassis s’explique : « Il y a toujours une suite à l’acte sexuel chez la femme, de nature physiologique et psychologique à la fois. C’est alors qu’une nouvelle histoire commence pour elle ; un germe de vie a été déposé en elle ; que va-t-elle en faire ? Et si elle le gardait, que va-t-il arriver ? » [16]. Voici donc la femme ramenée à sa « nature ». Le coït auquel le serpent voyeur vient d’assister n’a été ni interrompu, ni réservé [17]. Donc si la femme reste éveillée après l’amour, c’est que déjà elle sentirait tressaillir ses entrailles. Et c’est bien pourquoi elle s’appelle Eve, « mère du vivant ». Utriloque, si l’on ose dire. Son utérus parle après son sexe. Chacun son tour !
« En toute rigueur, remarque Luce Irigaray [18], si elle n’avait pas à se nourrir et à procréer (telle est son interruption de jouissance, ou son autre jouissance), la femme pourrait vivre dans l’amour indéfiniment. D’où pour elle al difficulté d’interrompre l’acte amoureux. Elle en voudrait toujours encore, écrivent certains psychanalystes (notamment Jacques Lacan), assimilant ce toujours plus à une pathologie. En fait, ce toujours plus n’est que le statut du désir sexué féminin. Inassouvissable sans doute, dans la vie quotidienne. Pas pathologiqaue pour autant [...] la sexualité [de la femme] n’obéit pas aux impératifs et risques bde l’érection et de la détumescence. Elle jouit du toucher en quelque sorte indéfiniment. Les seuils ne marquent pas forcément une limite, la fin d’un acte [...] Il n’y a pas de scansion temporelle marquée sur le même mode que du côté de l’homme. Pas de point ? Une phrase musicale qui n’en finirait pas » [italiques dans le texte] Le rabbin Eisenberg reprend la parole : « Nous sommes loin de la misogynie ! Vous semblez donc faire que l’homme se satisfait totalement de la réussite de sa sexualité, après laquelle il peut s’endormir du sommeil du juste, alors que la femme serait bien plus exigeante ! Laissons, si vous voulez bien, les psychologues, sociologues et sexologues trancher dans ce débat. Si effectivement Eve reste dans l’attente, alors ce commentaire de nos rabbins éclaire admirablement la nature de la tentation. Le serpent proposait à Eve la maîtrise de l’avenir. N’est-ce point alors parce que c’est la mère précisément qui se sent la première concernée par la connaissance de l’avenir ? C’est elle qui porte la vie » [19] . Etc. Maris, dormez tranquilles ! Si vos femmes veillent après avoir accompli le « devoir conjugal », c’est qu’elles pensent déjà à l’enfant que vous venez peut-être de leur faire.
Est-ce si sûr ? La tradition juive dit bien que le serpent a vu [20] le coït premier. Le reptile est un voyeur, on l’a dit. C’est aussi un voyant, un extralucide, « capable de divination » [21]. Le Midrach Rabbah n’est pas le seul à constater que ce voyant-voyeur a vu la scène primitive par excellence ; Rachi, grand commentateur de la Bible, autorité judaïque reconnue, a lui aussi écrit : « Le serpent les avait vus s’unir aux yeux de tous, et il désira Eve ». A croire que dans l’œil du serpent se reflète le regard d’un public nombreux. Adam et Eve seraient les acteurs dociles d’un live-show !
Nous voici donc ramenés à la réalité. Abécassis lui-même : « Car cela signifie que du cœur même de la sexualité accomplie et épanouie naît la possibilité de l’intervention du serpent. La tentation, le dialogue avec le serpent, le risque de la division restent inscrits au cœur de tout e union. Aucune présence n’est donc totale : au fond d’elle la dimension de l’absence se tapit. Le regard du serpent ne la quitte point [22].
Dans des conditions aussi scabreuses, comment Adam et Eve formeraient–ils vraiment « une seule chair » ? Le regard des autres est posé sur le couple avant même que le serpent ait commencé à parler à Eve.
Plus osé, plus précis, le Talmud nous indique ce qu’il y a à l’extrémité de ce regard porté sur l’étreinte d’Adam et Eve. En vérité, Eve éveillée est si peu satisfaite qu’elle copule avec le serpent : « Au moment où le serpent s’est uni à Eve, il a projeté sa souillure sur elle » [23].
A peine l’union de la chair est-elle consommée que surgit un autre désir, celui d’une étreinte autre : avec un animal, avec l’animalité, avec l’incarnation animale du sexe. Le Talmud nous fait faire un fantastique bond en avant, et nous voici maintenant au pied du chapiteau de Vézelay (voir par ailleurs). Si vraiment Adam dort au lieu de parcourir la terre pour en « planifier l’économie », il doit faire de bien mauvais rêves . En fait, le r^ve érotique d’Eve, c’est aussi son rêve à lui, mieux vaudrait dire son cauchemar. Cette étreinte bestiale avec le sexe-serpent dont lui, le dormeur, est exclu, produit la jouissance la plus formidable qu’il puisse imaginer, précisément parce qu’il en est exclu. En comparaison, songe-t-il mortifié, le coït voyeurisé par l’œil extra-lucide du serpent était un lamentable fisaco. La première étreinte à laquelle nous fait assister la Bible dans le Jardin d’Eden était tout simplement ratée.
A partir de là, la suite de l’histoire coule de source. Le serpent aura la partie facile. Le Jardin d’Eden n’était pas aussi édénique qu’il y paraissait au premier abord. Sans même que l’interdit ait été transgressé, le mal est présent, le manque se manifeste. Mais tout ce branle-bas, que sont les temps messianiques devenus ?
Quesytion de vocabulaire ! Le vocabulaire sauve les temps messianiques. Prenez ce terme de « souillure ». Il est désagréable. Il est sale. Il dépoétise très efficacement l’acte de chair. Il l’écrit tout simplement par le simple fait de le décrire. Il l’agrafe, le graphe et le graffitise, le pronographise.
Pornographie typique, en effet, que cette souillure non pas inséminée dans la femme, mais bien projetée sur elle, comme sure le chapiteau de Vézelay. Le sperme est visible comme est tangible la jouissance masculine. S’il est visible, il faut donc qu’on le voie. Si on le voit, c’est donc qu’il est visible. Les pornocrates n’ont pas attendu le cinématographe.
Toutefois, la souillure a un avantage. Avec un peu d’hygiène on peut s’en débarrasser. Tout collant qu’il soit au v entre d’Eve, le sperme du serpent, ce n’est tout de même pas le sang qui poisse les doigts de Lady Macbeth. Un peu d’ »eau et il s’en va. Bref, la souillure est lavable, la faute réparable. Rien à voir avec la tare congénitale qu’y verront les chrétiens et qu’ils transmuteront en « péché originel ». Du même coup les temps messianiques sont préservés, ils peuvent revenir. Il suffit d’employer la bonne lessive : « cette tâche n’est pas kindélébile. Ainsi, Israël s’en est lavé en acceptant la Torah au mont Sinaï » [24]. La Bible lave plus blanc.
D’autant plus blanc qu’il peut y avoir des rechutes. Ainsi « quand Israël façonna le veau d’or, à nouveau il reçut la souillure du serpent » [25]. Rechutes évidemment suivies de nouvelles retrouvailles avec la Loi. Telle est l’histoire du peuple élu. Le messianisme à chaque fois est sauf. Voici un autre jardin, divinement illuminé lui aussi, mais par la foudre de la Résurrection. Dans les quatre Evangiles pour une fois d’accord, la stupéfiante nouvelle est annoncée à des femmes. Et parmi ces femmes, Madeleine, la prostituée repentie. Elle voit si bien le ressuscité en chair et en os que dans un premier temps elle le prend pour le jardinier [26]. Et ce sont encore des femmes à qui est confiée la mission d’apporter l’extravagante information aux mâles apôtres, qui prennent d’abord leur propos pour du « pur radotage » [27]. Les femmes ne peuvent raconter que des histoires de bonnes femmes. Ainsi comme le serpent du Jardin d’Eden, le Christ s’est d’abord adressé à la femme. Alors nous devons poser la même question que tout à l’heure : pourquoi ? Parce qu’elle était plus facile à séduire, à persuader, à convaincre ? Parce qu’elle est davantage crédule ? Parce qu’elle était restée éveillée ? La scène se passe de « très grand matin » [28], « à la pointe de l’aurore » [29] ; « il faisait encore sombre » » [30]. L’homme dormait-il encore, repu d’amour ? Ou bien était-il déjà parti aux champs ? Ce sont les mêmes interrogations parce que c’est le même scénario, à ceci près que le rôle du tentateur est tenu par le Christ. Gageons que les Evangélistes ont anticipé ce que les exégètes appellent le « critère d’embarras », qui peut être ainsi formulé : un passage de l’Ecriture a des chances d’être authentique s’il est gênant pour le message qu’il est censé porter. Que des femmes aient été choisies pour annoncer la Résurrection, voilà qui est embarrassant parce que le sexe faible est supposé irrationnel et imaginatif. Si les Evangiles ont rapporté ce détail, qui a priori affaiblit leur propos, c’est que ce détail est authentique. C’est une preuve, non de la Résurrection en elle-même, mais de son truchement féminin. La Résurrection, si elle a eu lieu, a été bien été manifestée en premier à la gent féminine, et parmi elle, à Marie-Madeleine, la pécheresse repentie.
D’un jardin l’autre ! D’une pécheresse l’autre ! D’un séducteur l’autre ! Très discrètement, comme il sait le faire, le serpent s’était glissé dans le Jardin d’Eden. De même le Christ. Tout d’un coup il est là. On ne l’a pas entendu venir. Sur la pointe des pieds il a marché. « Et voici qu’il vint à leur rencontre et leur dit : Salut » [31].
Le seul Jean a ajouté une scène qui complète la symétrie avec le récit de la Genèse : « Jésus dit [à Marie Madeleine] : « Femme, pourquoi pleures-tu ? qui cherches-tu ? ». Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : »Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre. » Jésus lui dit : « Marie. » Elle se retourna et lui dit en hébreu : « Rabbouni », ce qui signifie maître. Jésus lui dit : « Ne me retiens pas ! car je en suis pas encore monté vers mon Père » [32]. Imagine-t-on le serpent dire à Eve : noli me tangere ?
Ne peut-on maintenant répondre à la question : pourquoi Eve ? pourquoi Marie Madeleine ?
Jacques Ellul le dit très bien : « Eve est inférieure, dira-t-on, parce qu’elle est créée après Adam : logique magnifique d’après laquelle évidemment Adam est inférieur aux grands sauriens puisqu’il a été créé après ! Bien au contraire, la création est un acte ascendant : Eve, dernière créée est le sommet de, l’achèvement, le couronnement de la création. De même, on dit : Eve est inférieure parce qu’elle n’a pas été créée à partir de l’argile primitif, mais à partir d’une fraction d’Adam. Raisonnement également absurde : Adam (qui porte le nom de la Terre) est créé à partir de la matière inanimée, alors qu’Eve (qui porte le nom de la Vie) est créée à partir d’une matière déjà vivante, donc supérieure » [33]
La femme parachèvement de la création ! La traduction sexuelle de ce perfectionnement dans l’invention divine : l’organe mâle a une double fonction : miction et éjaculation. La femme, quant à elle est dotée d’un organe uniquement consacrée au plaisir, ce iota minuscule qui fait toute la différence entre les sexes [34].
Dès lors il n’est nul besoin de faire appel à la lubricité du rusé animal pour expliquer pourquoi il s’adresse d’abord à Eve. « Si elle est le parachèvement de la création, sa perfection, c’est évidemment là que le serpent devait frapper pour atteindre tout le reste » [35]. De même le Christ ressuscité annonce la Nouvelle à la créature la plus achevée.
Le cycle ouvert par la chute est achevé, le Christ a pris la place du serpent. Il a vaincu la mort. Il a vaincu le mal. Avons-nous donc retrouvé le paradis perdu ?
Il se trouve qu’un pape est lui aussi retourné à la Genèse pour y voir plus clair dans la question sexuelle. Jean-Paul II a formulé sa « théologie du corps » à partir des tout premiers versets de la Genèse (voir par ailleurs). Cette sanctification du sexe, compromise par le péché originel, serait rétablie par la Rédempteur, le Christ au jardin de son tombeau prenant la place du serpent d’Eden.
Parce que la Bible juive « lave plus blanc », le messianisme hic et nunc, révolution ou réforme ou planification économique et social, comme le dit assez naïvement le rabbin Eisenberg, est encore vivant dans le cœur du peuple élu, alors qu’il est crucifié par le Christ dont « le royaume n’est pas de ce monde », qui laisse la porte ouverte à l’économie de marché et au capitalisme (voir par ailleurs christianisme et capitalisme
.

[1] en italique dans le texte

[2] Id. op. cit. p. 193

[3] Jean-Louis Flandrin, Un temps pour embrasser, Seuil, p. 83

[4] Matthieu 22, 30

[5] Eisenberg, Abécassis, op. cit. Docteur Isidore Simon, « L’étude du « devoir conjugal » dans la médecine hébraïque traditionnelle », in Revue d’Histoire de la médecine hébraïque, mars 1974, n°106, p. 11-16.

[6] Id. t. 2, p. 180

[7] Le dix-neuvième siècle à travers les âges, Coll. L’Infini, Denoël, 1984, p. 352

[8] Id. t 2, p. 80

[9] Id. t1, p. 104

[10] le midrach est un texte d’interprétation judaïque du Haut Moyen Age

[11] Eisenberg, Abécassis, op. cit. p. t 2, p. 225

[12] Eisenberg, Abécassis, op. cit. p. t 2, p. 231

[13] Idem

[14] je souligne

[15] Id. op. cit. t2 p. 231-232

[16] Ibid.

[17] Cf. article : L’Orientation du monde

[18] Ethique de la différence sexuelle, Edition de Minuit, 1984, p. 67-68

[19] Id. t2, p. 232

[20] « En quoi le serpent était-il rusé ? En ce que le globe de son œil ressemble à celui de l’homme. Ne peut tenter l’homme que qui lui ressemble », Midrach Haganol

[21] Id. t2, p. 209

[22] Id t2, op. cit. p. 202

[23] Talmud, Traité Chabbat, 146 a

[24] Eisenberg, Abécassis, t2 op. cit. p. 241

[25] Talmud, Traité Chabbat, 146 a

[26] Jean 20, 15

[27] Luc 24, 11

[28] Marc 16, 2

[29] Luc 24, 1

[30] Matthieu 28, 9

[31] Matthieu 28, 9

[32] Jean 20, 15-17

[33] Jacques Ellul, La subversion du christianisme, Seuil, 1984, p. 91 ; les italiques dans le texte

[34] Selon de récentes découvertes de l’embryologie, pendant les toutes premières semaines qui suivent la conception, tous les embryons sont femelles. Ensuite, l’homme est tiré de la femme tandis que la femme, elle, se développement en droite ligne. (Mary Jane Sherfey, Nature et évolution de la sexualité féminine, Coll. Le Fil Rouge, PUF, 1976, p. 44, sq). « Embryologiquement parlant, il est correct de dire que le pénis est un clitoris agrandi, que le scrotum est dérivé des grandes livres, que la libido est féminine à l’origine », écrit cet auteur p. 60. Italiques dans le texte

[35] Ellul, op. cit. p. 91


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