L’Observatoire des religions
La revue Sociétal, dans sa livraison pour le troisième trimestre 2007, publie un article de Philippe Simonnot sur l’économie de la religion

La « part bénite »

samedi 23 juin 2007

Les relations entre l’économie et la religion sont tout à fait intéressantes à étudier, mais il est au moins aussi instructif, à notre avis, d’étudier l’économie proprement dite de la religion.
Nombreuses les sciences qui se sont attaquées depuis deux siècles à la religion : l’exégèse, la linguistique, l’histoire, l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, l’archéologie, la psychologie et même la psychanalyse. Il serait temps que les disciples d’Adam Smith s’y mettent !
Encore faut-il que la religion trouve à se financer. Ici intervient un fait observable en tout temps et en tout lieu : les gens ont besoin de donner. Même dans nos sociétés que l’on dit dominées par l’économie de marché, la part du don reste considérable. D’abord dans la vie de tous les jours, scandée par les fêtes, les anniversaires, les commémorations de toutes sortes, qui sont autant d’occasions de faire des cadeaux à ses paprents et à ses amis. Mais il y a aussi des événements exceptionnels soit causés par des catastrophes naturelles : tremblement de terre, inondation, tsunami, soit créés artificiellement par la télévision pour de grandes causes : lutte contre le cancer, la lèpre, le sida, etc., qui permettent de mobiliser la générosité publique.
Il y aurait donc, sous-jacent à toute société, un gisement financier constitué de sommes, grandes ou petites, que de braves gens sont prêts à donner pour le salut de leur âme ou leur santé mentale ou pour tout autre objectif [1]. La division du travail aidant, des « compagnies » se constituent pour explorer, forer et exploiter ce gisement. Ce dernier n’est pas indéfiniment extensible, même s’il est indéfiniment renouvelable à condition de ne pas toucher au capital. Tout lieu de culte, même la plus humble cure, peut ainsi être considéré comme une sorte de derrick planté là pour tirer, si possible, le maximum de la « part bénite » qu’il y a dans la richesse de chacun, même chez le plus démuni. Toute religion cherche à se brancher sur ce gisement fabuleux, et si elle le peut, à s’en assurer le monopole sur un territoire donné.
S’il fallait justifier cette métaphore minière, on pourrait recourir aux prêches d’un certain Salvien, prêtre à Marseille au 5ème siècle, entreprenant de détourner vers Dieu, c’est-à-dire vers les églises, les richesses qui corrompent le cœur des hommes. « D’une main indiscrète et brutale, commente l’historien catholique E. Lesne, Salvien découvre la source qui commençait à sourdre humblement au bénéfice des églises et travaille à en élargir les dégagements ; mais la nappe jaillissait d’elle-même des couches profondes, des croyances et sentiments chrétiens dont le prêtre de Marseille se fait l’interprète " [2].
Il s’agit donc d’explorer, puis d’exploiter ce gisement de « part bénite » - au sens que nous avons dit plus haut, puis d’acheminer ses produits. Une telle « industrie », comme l’indique l’histoire minière, a une tendance naturelle au monopole pour des raisons bien connues d’économies d’échelle et d’intégration verticale.
Nous avons donc au moins trois raisons de soupçonner dans l’économie même de la religion un fort tropisme au monopole. Ces raisons tiennent à sa nature de bien de pure créance, aux effets de réseau qu’elle engendre et aux gisements de « part bénite » qu’elle exploite.

[1] L’économiste peut se passer ici d’analyser ce besoin de donner. Il lui suffit de le constater

[2] E. Lesne, Les origines de la propriété ecclésiastique, Mémoires et travaux des Facultés catholiques de Lille, Fascicule VI, T. 1er, Les époque romaines


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