L’Observatoire des religions
Harold Berman

La réforme de Grégoire VII : une authentique révolution

mercredi 11 juillet 2007 par Harold Berman

Qui ne connaît la réforme grégorienne ou la querelle des investitures ? L’image de l’empereur Henri IV faisant amende honorable à Canossa est gravée dans toutes les mémoires. C’était en janvier 1077 et il attendit trois jours dans la neige le pardon de Grégoire VII… L’histoire est bien connue mais ce que l’on ignore, le plus souvent, c’est la révolution que cette histoire a portée dans nos institutions : de la lutte que les papes ont menée il y a neuf siècles pour établir l’unité politique et juridique de l’Eglise catholique et affermir son indépendance face à l’empereur, aux rois et aux grands féodaux a surgi l’idée typiquement occidentale d’un système juridique intégré, développé consciencieusement sur plusieurs générations, voire tout au long des siècles.
Telle est la thèse qu’Harold Berman développe dans les 700 pages de Droit et Révolution, maniant tour à tour la plume de l’historien, du sociologue ou du juriste. La Librairie de l’Université en a publié une traduction de Raoul Audouin (http://www.aix-provence.com/f/index.php ?sp=liv&livre_id=1495) et nous nous faisons un plaisir d’en présenter un extrait concernant les révolutions que la tradition juridique occidentale a connue durant ce millénaire et notamment celle opérée par Grégoire VII.

La tradition juridique occidentale a été transformée au cours de son histoire par six grandes révolutions. Trois d’entre elles, la russe, la française et l’américaine, furent appelées révolutions par ceux qui y prirent part, bien que la signification du mot « révolution » soit différente dans chaque cas. Une quatrième, l’anglaise, ne fut qualifiée de révolution (the Glorious Revolution) que lorsqu’elle toucha à sa fin en 1688-1689. Dans sa phase initiale (1640-1660), elle était appelée « la grande rébellion » par ses adversaires et une « restauration de la liberté » par ses partisans , bien que quelques auteurs contemporains l’aient aussi qualifiée de révolution (ce fut la première fois dans les temps modernes que le terme fut employé pour désigner un bouleversement politique majeur ; son véritable sens, toutefois, est un tour de cadran inversé vers un système de gouvernement antérieur).
C’est pourquoi la plupart des historiens d’aujourd’hui disent que la révolution anglaise a consisté en trois « restaurations » successives [1]

En remontant le temps, la cinquième grande révolution fut la réforme protestante (qui en Allemagne revêtit un caractère national) déclenchée par l’attaque de Luther contre la papauté en 1517 et aboutissant en 1555 à l’échec infligé à l’empereur par la ligue protestante puis à l’établissement de la paix religieuse entre les principautés germaniques.
La sixième, la révolution pontificale de 1075-1122, qui fait l’objet de la présente étude, avait aussi été qualifiée de réformation en son temps : la Reformatio du Pape Grégoire VII, généralement traduite dans les langages modernes par « réforme grégorienne », ce qui contribue à dissimuler son caractère révolutionnaire.

Des objections peuvent être faites à l’application du terme « révolution » à la réformation allemande bien que nombre d’historiens des révolutions, même non marxistes, l’aient ainsi qualifiée. Des objections plus fortes peuvent s’élever contre le caractère de révolution imputée à la réforme grégorienne (et même peut-être le choix de l’appeler réformation). Une explication est donc opportune, concernant l’emploi du mot « révolution ».

L’histoire de l’Occident a été marquée par des périodes récurrentes de tourmentes prolongées dans lesquelles le système préexistant, en matière politique, juridique, économique, religieuse, culturelle, et d’autres relations sociales, d’institutions, de croyances, de valeurs et d’objectifs, fut renversé et remplacé par un nouvel ensemble. Il n’existe en aucune mesure de symétrie parfaite entre ces périodes de grands changements historiques mais il s’y trouve quand même certains types ou régularités d’événements. Dans chaque révolution on constate :

- un changement fondamental, rapide, violent, prolongé et affectant le système social tout entier,

- une recherche de légitimité dans une loi fondamentale, un passé lointain, une perspective d’apocalypse,

- qu’il lui fallut plus d’une génération pour implanter ses racines,

- que finalement elle engendra un nouveau système de lois, qui incorporait quelques-uns des objectifs majeurs du soulèvement, qui modifiait le cours de la tradition juridique occidentale mais qui en définitive s’y intégra.

Ces bouleversements ne furent ni des rebellions ou coups d’état, ni à l’opposé de longues séries d’arrangements ponctuels insérés dans le système préexistant. Ce furent des refontes intégrales accomplies relativement vite, avec beaucoup d’affrontements et de passion.

Extraits de Harold Berman, Droit et Révolution, La formation de la tradition juridique occidentale, Aix en Provence : Librairie de l’université, mars 2002, préfaces de Christian Atias et de Leonard Liggio, 684 pages, 39 euros, traduction française par Raoul Audouin de Law and Revolution, The Formation of the Western Legal Tradition, Cambridge, Massachussetts and London, England, Harvard University Press, 1983. Avec l’aimable autorisation de l’éditeur. Le site de l’éditeur : http://www.aix-provence.com/f/index.php ?sp=liv&livre_id=1495

[1] Le fait que le nom de Glorious Revolution ait une connotation de retour des choses à une situation antérieure, ressort des énormes efforts qui furent dépensés pour préserver la continuité des mesures parlementaires prises depuis 1640. Parce qu’un parlement n’avait pas siégé en novembre 1688, lorsque Guillaume d’Orange et sa femme Marie furent amenés en Angleterre pour remplacer Jacques II, l’on sentit la nécessité de convoquer en session toutes les personnes qui avaient été membres du dernier parlement. L’on s’agita beaucoup aussi pour produire un nouveau grand sceau pour remplacer celui que Jacques II avait emporté avec lui et, par défi dérisoire, jeté dans la Tamise pendant sa fuite. Il fallait que tout revint à une situation plus ancienne, faute de quoi ce n’eût pas été une « révolution ».


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