L’Observatoire des religions

Mammon et Dieu

La tradition chrétienne, selon Hugues Puel, économiste dominicain, est communautaire

mardi 17 juillet 2007

Décidément, l’onde de choc provoquée par l’effondrement du système soviétique n’a pas fini de faire des ravages, même dans des lieux que l’on croyait davantage à l’abri des soubresauts des empires et des dominations. « Compte tenu de ce qui a suivi la chute du mur de Berlin, il faut bien reconnaître au marché une référence universelle », écrit Hugues Puel dans son livre d’économie éthique.
Collaborateur régulier de la revue Economie et humanisme, l’auteur est aussi membre d’une confrérie connue pour ses audaces doctrinales. Chassé par la Révolution française, l’ordre dominicain a été rétabli en France en 1838 par Lacordaire sur la base d’un projet de « réconciliation de Dieu et de la liberté », pour reprendre les propres termes de Puel. S’agirait-il cette fois de réconcilier Dieu et Mammon ? Notre dominicain s’empresse de préciser que l’échange généralisé de l’économie moderne est une « corruption de l’économie ». Soit. Mais concrètement, qu’est-ce à dire ?

Hugues Puel est trop bon économiste pour ajouter la moindre litanie aux « déplorations » que l’on trouve habituellement dans ce genre de littérature. Encore pourrait-on lui reprocher de faire d’Adam Smith le « fondateur de l’économie politique ». Cette légende, il est vrai, est fort répandue. Mais si un dominicain passe sous silence plusieurs siècles de pensée scolastique aboutissant aux chefs-d’oeuvre d’un Turgot ou d’un Condillac, celui-ci abbé, celui-là ancien séminariste, à quel ordre faudra-t-il se vouer ? De même froncera-t-on les sourcils à la lecture de formules rapides du genre : « On sait bien que la concurrence se détruit elle-même si elle n’est pas organisée » (p. 104) ; ou encore « On sait que le capitalisme n’a survécu à la grande crise des années 30 que grâce à l’interventionnisme social » (p. 114). En vérité, on n’en sait rien du tout.

Toutefois, ne faisons pas la fine bouche et saluons le courage de Puel à dénoncer les chimères qui ont cours dans les milieux bien-pensants, au premier rang desquelles le « droit à l’emploi ». De même soutient-il avec fermeté que la croissance de la productivité est à la source de l’enrichissement et donc des emplois, tout en avouant que cette thèse « est rigoureusement impossible, sinon à enseigner, tout au moins à transmettre ». Eh bien, voilà qui est transmis !

Le plus intéressant de l’ouvrage est dans le réexamen de la doctrine sociale de l’Eglise catholique. A propos de la démographie : depuis Pie XII, assure-t-il, le principe de dissociation de la sexualité et de la reproduction est admis... La question cruciale du droit de propriété est elle aussi passée en revue. La tradition chrétienne, selon Puel, est communautaire : « La terre et ses biens sont pour l’humanité. » Or, l’encyclique Rerum Novarum de Léon XII (1891) fonde le droit exclusif et inviolable de propriété sur le droit naturel. Et il faudra attendre Pie XII (Pentecôte 1941) pour que soit restaurée la doctrine traditionnelle de supériorité du principe communautaire, ouvrant la porte à des formes poussées de socialisation. Le droit de propriété étant essentiel à l’économie de marché, cette dernière est-elle vraiment acceptée par l’Eglise ? Pour résoudre la contradiction, l’auteur paraît s’en remettre à « l’intervention décisive de l’Etat, porteur du bien commun ». Le glaive spirituel pourra-t-il jamais se passer du glaive temporel ?

On eût aimé que l’auteur, qui abuse quelque peu du terme d’humanisation, pose plus radicalement la question de la justice. Mais en ces temps de reflux de l’antihumanisme qui a dominé les années 80, il a des chances d’être entendu comme il le mérite, des hommes de bonne volonté.

Les Paradoxes de l’économie : L’Ethique au défi , de Hugues Puel, Bayard/Centurion, 1995

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