L’Observatoire des religions

Bordeaux, Nantes, port négriers

samedi 21 juillet 2007

Au siècle des Lumières, le trafic d’esclaves connut en France son apogée. Un Noir équivalait en théorie à 6 000 livres pesant de sucre brut. Le problème, c’est que, à valeur égale, le Noir, même entassé au fond d’une cale, occupe plus de place dans un navire que le sucre. En effet, par tonneau, un négrier peut transporter deux Noirs ou deux mille livres de sucre. Ainsi deux Noirs qui occupaient à l’aller un tonneau sont échangés contre douze mille livres de sucre occupant six tonneaux. Même si, dans la pratique, un Noir ne valait que 4 000 livres de sucre, il fallait prévoir plus de navires pour le commerce de « droiture » le trafic direct entre la métropole et les îles d’Amérique que pour le commerce « circuiteux », lequel faisait escale sur les côtes d’Afrique pour y prendre sa cargaison de nègres, négrillons, négresses et négrittes.
Nantes a assumé son passé de port négrier, ce n’est pas le cas de Bordeaux qui a caché sa honte.

Tous ces détails, et bien d’autres encore, tout aussi instructifs et fascinants, figurent dans le beau livre d’Eric Saugera. Prenant la suite des travaux des pionniers de l’économie esclavagiste, tels Jean Tarrade et Serge Daget, Saugera nous offre un panorama de la question d’autant plus captivant qu’il brise un tabou.
Oui, Bordeaux fut l’un des principaux ports négriers de la France du XVIIe au XIXe siècle, il fut même le premier pendant une courte période, de 1802 à 1804, dépassant Nantes, le champion français du trafic d’esclaves. Mais, alors que Nantes a assumé son passé négrier il y a quatre ans lors d’une exposition sur la traite des Noirs, il y avait un « blanc », comme dit son auteur, dans l’historiographie bordelaise.
Excepté quelques mascarons noircis figurant des têtes de nègres rue Fernand-Philippart et sur les quais, les façades du XVIIIe siècle ne laissent rien transparaître de l’activité de leurs occupants d’alors. Qui sait que place de la Bourse se tenait le marché aux esclaves ? Pourtant, selon les comptes de l’auteur, Bordeaux fut le port d’origine de cinq cents expéditions négrières qui déportèrent entre 130 000 et 150 000 captifs des côtes occidentales et orientales de l’Afrique vers les îles françaises de l’Atlantique et de l’océan Indien.

Cette amnésie fait écho à la bonne conscience de l’époque. Le travail aux colonies était supposé trop dur pour une main-d’oeuvre libre. Or la prospérité de la France était étroitement liée à la prospérité des colonies. En témoigne le traité de Paris qui en 1763 met fin à la guerre de Sept Ans. La France reculait en Inde, cédait la Louisiane occidentale à l’Espagne, abandonnait le Sénégal et le Canada aux Anglais, elle préférait récupérer les Petites Antilles parce que leur possession permettait l’approvisionnement du royaume en produits tropicaux dont la demande ne cessait de croître. Mais la traite était aussi expliquée par des rationalisations idéologiques. C’était rendre service aux Noirs que de les soustraire à la barbarie des tyranneaux.
D’ailleurs étaient-ils vraiment des êtres humains ? Même Montesquieu, bien connu pour son antiesclavagisme militant, se laisse aller dans L’Esprit des lois à des considérations plutôt scabreuses : l’esclavage choquerait moins la raison dans les pays « où la chaleur énerve le corps » (XV, 7). Ou encore : « presque tous les peuples du midi sont en quelque façon dans un état violent, s’ils ne sont esclaves » (XXI, 7).

A la suite de l’insurrection de Saint-Domingue, la Convention, en 1794, abolit l’esclavage. Il est rétabli par Napoléon en 1802, et la traite peut reprendre. Elle est condamnée par Louis XVIII en 1814. C’est que l’Angleterre, abolitionniste depuis 1807, impose la loi et la morale du vainqueur pour des raisons en apparence humanitaires. En fait, Albion dispose en Inde d’une main-d’oeuvre abondante facile à exploiter, elle a moins besoin de la traite que ses concurrents qu’elle affaiblit par l’interdiction du trafic négrier. Du reste le « coolie trade » s’y substitue. Mais les négriers français vont continuer leurs oeuvres dans l’illégalité à Bordeaux, mais aussi et surtout à Nantes.
C’est l’histoire que nous conte Olivier Pétré-Grenouilleau. L’histoire d’une économie ratée. Le négoce du premier port négrier français n’aurait contribué ni à un décollage économique, ni à un véritable développement. Nantes serait restée comme fixée à un Ancien Régime idéalisé jusqu’en 1848 et même jusqu’en 1914, subissant ainsi une sorte de malédiction de l’or nègre

Eric Saugera, Bordeaux, port négrier, 17e-19e siècles, Karthala. Olivier Pétré-Grenouilleau. Nantes, Editions Palantines

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