L’Observatoire des religions

Le bétail parlant

samedi 21 juillet 2007

Le plus intéressant dans l’économie de l’esclavage, c’est quand elle est posée en termes de droit. Cela peut paraître paradoxal, puisque l’un des modes réputés les plus ignobles d’exploitation de l’homme par l’homme paraît au premier abord comme un déni de tout droit, reposant sur une pure violence, surtout lorsqu’il s’agit d’esclavage colonial comme dans cet ouvrage collectif auquel ont contribué, notamment, Christian Schmidt, André Lapidus, Philippe Steiner et Pierre Dockès.

En effet, même dans ce cas, les arguments de ceux qui s’opposaient à l’abolition de l’esclavage étaient fondés non sur les antiques conceptions d’Aristote à propos de certains hommes esclaves par nature, mais sur des propositions juridiques beaucoup plus récentes : d’abord le droit de la guerre qui, encore chez Pufendorf, permet de fonder un certain type d’esclavage, ensuite le respect dû aux droits de propriété des maîtres sur le capital humain dans lequel ils avaient investi et qu’il faudrait indemniser de toute façon, enfin le droit de chacun de renoncer jusqu’à la fin de ses jours à sa liberté pour assurer sa subsistance.
Question toujours présente : de quel droit peut-on me dénier le droit de renoncer à tout droit ? Comme le disait Grotius lui-même, « cet assujettissement n’a rien en soi de trop dur ; car cette obligation perpétuelle de services est compensée par l’assurance d’avoir toujours des aliments : assurance que n’ont pas ceux qui louent leurs services au jour le jour ».

Pour être complet, il faudrait encore parler d’esclavage pour dette, et de cette idée que l’on trouve dans l’ Utopie de Thomas More selon laquelle l’exécution d’un condamné à mort étant un gaspillage, il vaudrait mieux transmuer la peine capitale en esclavage ; on pourrait même prévoir que des pays achètent à d’autres leurs condamnés à mort pour alimenter leur stock de main-d’oeuvre servile, si l’on ose dire.

Que l’on sache, ces trois grands auteurs ont plutôt la réputation d’être à la pointe de l’humanisme de leur temps ! Même chez Tocqueville, l’esclavage est un « point aveugle ». C’est dire la difficulté qu’il y a eu à en sortir, ce que montre bien ce livre captivant.

Célimène Fred et André Legris (éds), L’Économie de l’esclavage colonial : enquête et bilan du xviie au xixe siècle, CNRS Éditions, Paris, 2002, 188 p., réf. dissém., index, fig.

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