L’Observatoire des religions
"Donner" : Bill Clinton a bien choisi le titre de son livre.

Dialectique du don et de l’échange

lundi 8 octobre 2007

Bill Clinton a bien choisi le titre de son livre : "Donner". Comme on le dit par ailleurs, le besoin de donner est une des racines de l’économie de la religion. Encore faut-il en savoir un peu plus sur les rapports entre don et échange.
Depuis la parution de l ’Essai sur le don de Marcel Mauss en 1923, une sorte de vulgate s’est installée qui oppose le don dans les sociétés primitives à l’échange marchand qui dominerait l’économie contemporaine. Bien évidemment, le don n’a pas disparu de notre monde, il y occupe même une place importante, encore que méconnue. Quant à l’échange marchand, on le sait mieux aujourd’hui, il a été pratiqué depuis la nuit des temps. L’intéressant est donc de voir comment s’articulent les deux registres de l’échange à travers les âges. Professeur émérite de l’université de Princeton (New Jersey), spécialisée dans l’histoire culturelle et sociale, Natalie Zemon Davis a choisi de décrire ce mélange des genres dans la France du XVIe siècle. Lieu et moment bien choisis, on va voir pourquoi.
Il y a d’abord ces activités où le savoir entre en ligne de compte, au sens propre comme au sens figuré. Scientia donum Dei est, unde vendi non potest - « la science est un don de Dieu, elle ne peut être vendue » -, un aphorisme datant de l’idéal grec. Du coup, les auteurs et éditeurs, mais aussi les médecins, les avocats, les professeurs, les officiers royaux ne peuvent être rémunérés que par des dons, non par des salaires, mais par des honoraires - une expression encore employée aujourd’hui - ou par des gages, ou encore par des pourboires. Le pacte du guérisseur (pas de guérison, pas de paiement), qu’on qualifierait d’obligation de résultat en termes juridiques, est dénoncé par les docteurs comme « mercenaire » et « présomptueux ». .
En dehors des professions qualifiées, à juste titre, de libérales, l’acte marchand le plus ordinaire était mêlé de don et de contre-don ; les comptes n’étant jamais exacts, ils ne pouvaient être définitivement soldés. Mais, comme le montre admirablement l’auteur, les dons eux-mêmes pouvaient ouvrir la boîte de Pandore de l’ingratitude et de l’envie, qu’ils fussent rendus trop tôt ou trop tard, avec trop de pingrerie ou de générosité. Aussi bien un Montaigne, qui incarne le génie du XVIe siècle français, voulut-il se dégager de cet entrelacs confus de gratuit et de marchand, propice à la flatterie et à l’hypocrisie. Contre les excès et les ambiguïtés des obligations continuelles, dont on n’était jamais quitte, il réclamait la clarté du contrat, l’impersonnalité du marché. Position paradoxale pour quelqu’un qui par ailleurs ne pouvait voir dans l’échange économique qu’un jeu à somme nulle ( « le profit de l’un [étant] l e dommage de l’aultre » ). .
Obligations réciproques A la même époque - une coïncidence qui mériterait d’être étudiée de plus près -, l’Etat, lui aussi, cherche à se dégager des liens d’obligations réciproques légués par le Moyen Age. Jusque-là, on croyait, ou on faisait semblant de croire, que les impôts étaient des dons faits au roi par des sujets assemblés en états généraux. Désormais, les impôts seraient purement et simplement levés et maintenus par la force et en fonction des besoins du gouvernement. .
Enfin, l’époque est aussi celle du grand affrontement entre catholiques et protestants précisément sur la question de la possibilité même d’offrir des dons à Dieu. Sous ce rapport, Natalie Zemon Davis oppose, dans la ligne de Calvin, la « réciprocité catholique », qui permettrait d’obliger Dieu par des sacrifices, à la « gratuité protestante », où le don que l’on fait à Dieu ne peut avoir de réciproque. Un joli et lourd pavé jeté dans le jardin de Max Weber... .
Natalie Zemon Davis Essai sur le don dans la France du XVIe siècle Seuil, 2003

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