L’Observatoire des religions

La liberté religieuse en question

par Jacques Lecaillon

dimanche 13 avril 2008

Bien qu’il s’agisse d’un thème ancien, l’interdiction de pratiquer une religion comme de bénéficier d’autres libertés reste d’actualité dans certaines régions du monde, en particulier dans les pays musulmans ; elle continue d’intéresser les économistes (Parmi les études récentes, citons : Franck R. : Economic Growth and the Separation of Church and State : The French Case, Economic Inquiry, 2009. Gill A.J. : The Political Origins of Religious Liberty, Cambridge Studies in Social Theory, Cambridge, 2008. Marshall P. : Religious Freedom in the World, B et H Publishing Group, 2008. Puchades-Navarro M. et Montoro-Pons J.D. : Religious Decline and Public Expenditure, European Public Choice Society Conference, Athènes, 2009.) , notamment en France (Voir en particulier François Facchini : Pourquoi les pays musulmans ne respectent généralement pas les libertés politiques ?, Séminaire d’économie publique, Université de Paris I, avril 2008, et : Islam et libertés religieuses : une explication par l’économie des religions, Même source, novembre 2009. )

Il n’est pas question ici de résumer cette littérature, mais simplement d’attirer l’attention sur quelques points intéressants.

1- La liberté religieuse suppose la liberté de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou non une religion.

L’analyse écarte cependant toute association entre le respect de cette liberté et le recul de la religion connu sous le nom de sécularisation. L’hypothèse de sécularisation s’appuie sur la constatation du déclin de la pratique en Europe depuis la réforme protestante du 16ème siècle. Elle s’expliquerait aussi par le développement économique : toute augmentation de la valeur du temps réduit l’intérêt pour l’au-delà ; plus un individu est productif et riche, plus son temps a de la valeur et moins il consacre de temps à la religion et plus la société devient matérialiste.

Cette théorie ne fait pas l’unanimité chez les économistes. En particulier, l’explication par l’enrichissement n’est pas observée dans de nombreux pays : il n’y a pas de relation systématique entre liberté religieuse et PIB par habitant. Et il n’existe pas de documents statistiques accréditant la thèse d’un recul significatif de la pratique religieuse en Europe en très longue période. L’économie des religions fait donc l’hypothèse que la demande de religion est globalement une donnée stable ; elle se rallie à la conception d’Adam Smith d’après laquelle les choix religieux sont dictés par l’intérêt des différents acteurs ; ils sont le résultat du calcul économique des demandeurs (les « fidèles »), des offreurs (le clergé et les églises) et des responsables politiques.

2- En ce qui concerne la demande,

on pourrait penser que, dans la perspective ouverte par Adam Smith, les fidèles revendiquent une liberté de choix qui suppose le pluralisme et la concurrence des religions. Or ce n’a pas toujours été historiquement le cas en Europe et ce n’est pas davantage le cas aujourd’hui, notamment en terre d’Islam.

Une hypothèse de base de l’économie de la religion est que les individus utilisent leur temps disponible ainsi que leurs ressources à l’acquisition de biens de consommation courante et de « biens religieux » afin de maximiser leurs satisfactions ou leur bien-être durant toute leur vie et dans l’au-delà. Bien entendu, cela suppose qu’ils soient capables d’évaluer, de comparer et de hiérarchiser ces satisfactions.

  La difficulté avec les biens religieux consiste précisément à définir et à évaluer les satisfactions pour lesquelles les fidèles sont disposés à payer un prix sous forme de dons monétaires ou de temps. Les biens religieux en effet ne sont pas des « biens d’expérience » dont on peut vérifier la qualité ; ce sont des « biens de croyance » dont la valeur repose sur la confiance accordée au fournisseur : la valeur de la vie dans l’au-delà est un bien de croyance pure qui repose sur la crédibilité de son fournisseur, c’est-à-dire d’une religion ou d’une église.

Or, il est également admis que la crédibilité d’une religion dépend du nombre de ses fidèles ; cela signifie que l’existence d’autres religions limite la crédibilité des biens de croyance ; elle introduit des doutes qui réduisent l’utilité de leur acquisition. D’où il résulte que les individus qui utilisent le plus de biens religieux sont ceux qui perdent le plus à l’existence du pluralisme.

  L’argumentation peut encore s’exprimer en termes économiques en disant que la coexistence de plusieurs religions, leur concurrence, augmentent le coût de la pratique ; elle expose chaque fidèle au prosélytisme des églises concurrentes ; elle oblige les croyants à acquérir une formation plus solide, à argumenter, à répondre aux interrogations, aux critiques et aux doutes. En conséquence, lorsqu’une religion est dominante dans un pays, ses fidèles peuvent trouver avantage à limiter les coûts de la concurrence et à obtenir de l’Etat qu’il réduise la liberté ou même interdise les autres religions.

3- En ce qui concerne l’offre,

une autre hypothèse courante de l’étude des phénomènes religieux est que, détentrices de la Vérité, les religions (et plus particulièrement les monothéismes) tendent plus ou moins spontanément au monopole ; cependant, le monopole peut difficilement s’imposer sans une intervention de l’Etat qui, seul, dispose des moyens nécessaires à l’installation de « barrières à l’entrée » sur un marché [1]

Or, que ce soit par conviction ou par calcul, les gouvernants ont généralement intérêt, s’ils veulent survivre politiquement, à s’assurer l’appui de la population ; autrement dit, ils ont avantage à se faire une alliée de la religion majoritaire et à réduire la liberté religieuse des groupes minoritaires ; cela leur donne une sorte de « légitimité idéologique » [2] , leur permet de contrôler le pouvoir religieux et de minimiser les coûts de la contrainte politique. Pourtant, cette stratégie peut à la longue présenter des inconvénients.

  Sur le plan strictement religieux, rappelons que, toujours selon Adam Smith, (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations), la domination ou le monopole d’une religion débouche comme tout monopole sur une mauvaise qualité de l’offre ; il crée progressivement les conditions de son déclin, de l’apparition de nouvelles religions ou, tout au moins, d’hérésies et de schismes, comme l’Europe en a connus, notamment au 16ème siècle.

L’hypothèse de Smith permettrait de rendre compte du risque de déclin de l’Islam officiel et du développement de formes contestataires : il existe traditionnellement une forte compétition entre Sunnites et Chiites et entre courants sunnites ; aujourd’hui, le développement de mouvements radicaux contribue à décrédibiliser l’Islam officiel « qui n’est plus au service de Dieu et de sa parole, mais de lui-même ».

  Il est vrai que, sur le plan économique, les dirigeants des pays musulmans d’Afrique et du Moyen-Orient disposant d’importantes réserves de ressources naturelles comme le pétrole, bénéficient de la situation d’Etats rentiers. Ils disposent de revenus qui ne proviennent pas de l’activité économique interne, ce qui leur donne les moyens de se maintenir au pouvoir par la contrainte ou la distribution de revenus sans contrepartie.

Pourtant, à la longue, ces distributions de revenus dissocient les gains des individus de leur travail ; elles les détournent de l’effort productif, favorisent le clientélisme et développent les inégalités. Aujourd’hui, la croissance de l’intégrisme n’a pas que des causes doctrinales ; elle s’explique aussi par les dysfonctionnements des politiques publiques, la montée de la corruption ou le maintien des inégalités ; elle crée les conditions de l’instabilité politique.

Le problème n’est d’ailleurs pas propre aux pays considérés, toutes proportions gardées. Des études récentes [3] indiquent par exemple que les contrôles et réglementations publiques en matière religieuse favorisent la corruption, freinent la croissance et renforcent les inégalités. Un hymne de plus en faveur de la liberté !

[1] Ph. Simonnot : Le marché de Dieu, Denoël, 2008, p.23. .

[2] D.C. North : Understanding the Process of Economic Change, Princeton University Press, 2005.

[3] K.N. Hylton, Y. Rodionova et Fei Deng : Church and State : An Economic Analysis, Boston University School of Law, WP 08-24, mai 2008.


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