L’Observatoire des religions

Deux définitions de la religion

L’une mauvaise, l’autre bonne

mardi 29 avril 2008 par Camille Tarot

Deux définitions classiques et concurrentes de la religion existent en latin, et cela a longtemps embarrassé les philologues. Grâce à Benveniste en particulier, on comprend que cela vient d’un coup de force sémantique des chrétiens.
La définition la plus connue dérive religio de religare, qui a donné le français relier. On la trouve chez le chrétien Lactance [Divinae Insitutiones, 4, 28, 12] : « Le nom de religion a été tiré du lien de piété (a vinculo pietatis), parce que Dieu se lie l’ homme (sibi Deus religaverit) et l’attache par la piété. ».
L’autre dérive religio de relegere ; elle est chez Cicéron [De natura Deorum, 2, 28, 72] : « Ceux qui reprenaient (retractarent) diligemment et en quelque sorte relegerent toutes choses qui se rapportent au culte des dieux, ceux-là ont été appelés religiosi de religere, comme elegantes de eligere et diligentes de diligere. Tous ces mots ont en effet le même sens de legere que religiosus. »
Pour les Romains Benveniste cite des témoignages : « Est religieux ce qui en vertu d’une certaine sanctitas se trouve écarté et éloigné de nous » (Masurius Sabinus) ; ou est religieux « ce qu’il n’est pas permis aux hommes de faire en sorte que s’ils le font, ils semblent aller contre la volonté des dieux » (Festus). « Au total la religio est une hésitation qui retient, un scrupule qui empêche et non un sentiment qui dirige vers une action ou qui incite à pratiquer le culte » (ibid.) Dumézil confirme : « Religio, quelle qu’en soit l’ etymologie a d’abord désigné le scrupule : non pas un élan ni aucune forme d’action, mais un arrêt, l’hésitation inquiète devant une manifestation qu’il faut avant tout comprendre pour s’y adapter » [Benveniste, Problèmes de liguistique générale, tome 1, Gallimard1966, p. 54] ...La religio est donc une attitude de circonspection vis-à-vis de quelque chose qui peut recevoir plusieurs noms ...126-127
Religio indique une disposition intérieure et une propriété objective de certaines choses, et non un ensemble de croyances et de pratiques. La religio romaine à l’origine est essentiellement subjective (Benveniste, ibid p. 272) ...
Cette dimension subjective n’est pas un élan du sujet ou de la conscience, une expérience de l’âme...Elle est l’inquiétude d’une réponse à une situation où interviennent des forces ...Elle ne vise en rien d’abord l’union avec les dieux par l’extase, la possession ou un lien mystique. Le répondant de la religio est le citoyen ou la persona , dans son sens non pas moderne, mais ancien de rôle social et de capacité juridique....127 Ce qui prouve que la religio n’a jamais pu être purement subjective au sens moderne, c’est qu’elle a toujours été publique, qu’elle consistait essentiellement en un ensemble de pratiques, de rituels, de calendriers. Cicéron la définissait par le culte (De natura deorum, 2, 8)....
On est donc bien loin de la subjectivité moderne qui oppose l’authenticité du sentiment au formalisme et à l’extériorité du culte !
En revanche elle contribue à faire un "nous", un groupe qui se sait différent et qui est la Cité, ce que Cicéron rappelle en disant que chaque cité a sa religion [Pro Flacco, 28, 68 : sua cuique civitati religio]. "Toute la religion à Rome est politique", écrit Dumézil (in Sachot, L’invention du Christ, Genèse d’une religion, Odile Jacob,1998, p. 199), ce que Sachot commente justement :"La Cité est l’unité de référence institutionnelle " (Ibid. p. 200).
La religion est le fondement du lien social au point que Cicéron se demande si une cité sans religion est possible. "Je ne sais si la piété à l’égard des dieux étant enlevée, la confiance et même la sociabilité du genre humain et cette unique vertu suprême, la justice, ne le sont aussi" (De natura deorum, 1, 4). Elle fonde la différence entre les peuples et la supériorité des Romains, qui l’emportent sur les autres par le culte plus scrupuleux de leurs dieux (De natura deorum, 2, 3, 8). "C’est par la piété et la religion, oui, par cette sagesse privilégiée qui nous a fait comprendre que tout est dirigé et gouverné par la puissance des dieux, que nous avons montré notre supériorité sur tous les peuples et sur toutes les nations" (Cicéron, De haruspicum responsis, 19). Cicéron ne veut pas dire que la religion est meilleure ou plus vraie que les autres, mais seulement que les Romains sont plus attentifs, plus soucieux dans leurs pratiques que les autres peuples . Cicéron, personnellement agnostique, était un fervent défenseur de la religio romana "en tant que symbole de l’identité romaine "(Sachot, 377). Bref...la religio romaine est une "attitude faite de respect scrupuleux – ce qui est le sens premier de religio – envers l’institué. Elle est ce qui donne force aux institutions et en garantit la durée, par ce lien, cet attachement du citoyen à respecter les intitutions de sa cité" (Sachot, 370)
Camille Tarot (2008), Le symbolique et le sacré, Théories de la religion, La Découverte. Les chiffres de ces nots de lecture renvoient au pagination des ouvrages cités.

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