L’Observatoire des religions

A propos du marché des biens religieux

mardi 13 janvier 2009 par Jacques Lecaillon

L’application de l’analyse économique aux phénomènes religieux suppose au minimum une claire définition du produit proposé par les religions « organisées » et des concepts d’offre et de demande suffisamment précis pour décrire l’équilibre des marchés.

La fonction de demande

La question posée à propos de la demande des biens ou services religieux peut se formuler comme suit : quel prix les croyants acceptent-ils de payer pour réduire l’incertitude qui pèse sur leur salut ? La réponse habituellement apportée à cette question est que les « fidèles » consacrent à leur église de l’argent et du temps et que ces deux apports sont substituables : les personnes qui ont beaucoup de temps libre, pour qui le temps compte peu et dont les revenus sont modestes, peuvent pratiquer davantage leur religion que ceux qui, ayant des activités prenantes et des revenus relativement élevés, apportent essentiellement à leur communauté une contribution financière [1]. Dans les pays développés où le niveau de vie est élevé, la composante monétaire l’emporte sur celle de temps ; cette composante augmente avec la croissance économique et l’élévation des revenus.

- Pour tenir compte de ce double apport, Ekelund et alii proposent d’appeler « plein prix » ou « prix complet » (full price) cette contribution dont la composition évolue avec le niveau de développement. A partir de là, ils tracent une courbe de demande classique faisant dépendre la demande de biens religieux du niveau du plein prix, le coût d’opportunité du temps étant évalué en monnaie : si l’on mesure ce prix sur un axe vertical et sur un axe horizontal la quantité correspondante, par exemple le nombre de fidèles, on obtient une courbe décroissante de la gauche vers la droite : toute augmentation du plein prix se traduit par une réduction du nombre de fidèles le long de la courbe et inversement.

Par ailleurs, divers facteurs peuvent agir sur la quantité demandée en provoquant un déplacement de la courbe considérée vers la droite ou la gauche ; il en va ainsi du prix des produits concurrents : toutes choses égales par ailleurs, la baisse du plein prix d’une autre confession réduit la demande pour la religion considérée.

Une augmentation de l’insécurité, des risques de terrorisme ou de l’instabilité politique accroît généralement la demande pour toutes les formes de religion qui exercent une fonction sécurisante ; une élévation du niveau d’instruction ou les progrès de la science ont souvent l’effet contraire. L’influence des variations de revenu est moins évidente ; a priori, un revenu plus important élève le coût d’opportunité du temps consacré à la religion ; il se traduit par une baisse de la pratique mais pas nécessairement celle de la croyance. La conjonction de ces divers facteurs permet d’expliquer pourquoi dans les pays moins développés où l’insécurité est forte, les revenus faibles et le temps libre relativement important, la pratique religieuse est plus fréquente, les cérémonies plus longues et les rites plus intenses que dans les pays riches. Autrement dit, « les formes » religieuses changent, sans qu’on puisse parler pour autant de sécularisation [2].

Jacques Lecaillon est professeur émérite d’économie de l’Université Paris I Panthéon–Sorbonne. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’analyse économique.

[1] Cf. J. Lecaillon : Foi et Business Model, L’économie de la religion, Paris, Ed. Salvator, 2008, p. 53.

[2] R.B. Ekelund et alii, op.cit. p. 254.


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