L’Observatoire des religions

A propos du marché des biens religieux

mardi 13 janvier 2009 par Jacques Lecaillon

L’application de l’analyse économique aux phénomènes religieux suppose au minimum une claire définition du produit proposé par les religions « organisées » et des concepts d’offre et de demande suffisamment précis pour décrire l’équilibre des marchés.

Les caractéristiques de l’offre

On admet généralement depuis Adam Smith que le comportement des responsables religieux s’apparente à celui des chefs d’entreprise. En première approximation, cela revient, dans la théorie économique traditionnelle, à dégager un profit en égalisant recette marginale et coût marginal. Avec cette hypothèse, on explique le dynamisme du clergé et l’apparition sur le marché de nouveaux concurrents attirés par la perspective de gains importants. Toutefois, l’existence de profits suppose des prix relativement élevés qui risquent de limiter le nombre de fidèles. L’hypothèse paraît donc peu compatible avec l’objectif des religions universalistes ou prosélytes qui, à la différence des sectes, cherchent à étendre au maximum leur influence ; et cela est d’autant plus vrai que le nombre des adhérents est habituellement considéré comme un critère de fiabilité pour une confession religieuse.

Une hypothèse alternative consiste à fixer comme objectif à « l’entreprise religieuse » la maximisation du nombre de fidèles sous la contrainte de couvrir ses coûts, autrement dit d’égaliser ses recettes et ses coûts totaux (entretien des bâtiments, rémunération du clergé, frais de culte…), ce qui ne laisse aucun profit net. En ce cas, un point d’équilibre peut être atteint correspondant au « point mort » ou seuil de rentabilité de l’entreprise.

La théorie de la firme montre que, lorsque la courbe de demande est une droite, une baisse du prix à partir de ce seuil provoque une augmentation des ventes et des recettes parce que la demande est généralement très élastique en ce point ; autrement dit, l’entreprise réalise des profits aussi longtemps que les recettes augmentent jusqu’à atteindre un maximum caractérisé par une élasticité-prix égale à l’unité : à ce stade, l’accroissement des ventes compense strictement les pertes dues à la baisse du prix. Mais si la baisse de prix est poursuivie en vue de développer encore la clientèle, les recettes et les profits se réduisent de plus en plus rapidement car la valeur de l’élasticité-prix devient alors inférieure à l’unité ; tôt ou tard, le montant des recettes rejoindra celui des coûts ; un nouveau seuil sera atteint au-delà duquel l’entreprise subirait des pertes. Par analogie, on dira qu’un prix plus bas permet à une religion de retenir, sinon d’attirer, un plus grand nombre de fidèles, ce qui est le but recherché, mais que cette politique est de plus en plus risquée car l’évolution du nombre de pratiquants ne permet plus de faire vivre le clergé, d’entretenir les locaux et de faire face aux frais du culte [1] ; autrement dit, la poursuite de l’objectif fragilise la situation de la religion considérée.

Oligopole différencié

Cette situation correspond à celle qui est décrite par le modèle de l’oligopole différencié : lorsque le nombre d’églises présentes sur le marché religieux d’un pays ou d’une région déterminée est limité, -comme c’était généralement le cas avant la phase actuelle de mondialisation-, chaque confession dispose d’un certain monopole dans la mesure où elle fournit un service qui n’est pas totalement semblable à celui rendu par les autres ; en d’autres termes, l’offre est diversifiée : chaque religion a sa doctrine et ses rites, ce qui lui permet de « fidéliser » une partie de ses adhérents.

L’équilibre du marché religieux potentiellement instable

Cette fidélisation partielle des croyants permet à chaque église de modifier son prix ou ses exigences sans provoquer de réaction immédiate de ses concurrentes. Celle qui prendra l’initiative d’une baisse pourra donc élargir sa part de marché en attirant vers elle une partie des adhérents des autres. On devine que cette initiative peut être la source d’une grande instabilité, car elle provoquera tôt ou tard des représailles ; elle engendrera alors des pertes et des difficultés financières puisque les coûts risquent de ne plus être couverts ; elle imposera de ce fait des accords tacites, une certaine forme de collusion, surtout si aucun des protagonistes ne dispose d’une supériorité en matière de coûts ; mais la tendance au prosélytisme pourra toujours remettre ces accords en question et la recherche de l’œcuménisme n’est pas la perspective la plus probable.

Dans les conditions décrites par le modèle, l’équilibre du marché religieux apparaît potentiellement instable. Encore faut-il tenir compte du comportement des autorités publiques.

Jacques Lecaillon est professeur émérite d’économie de l’Université Paris I Panthéon–Sorbonne. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’analyse économique.

[1] M. Chaumont et A.B. Hoffner : Des décisions économiques difficiles attendent les diocèses, La Croix, 7 janvier 2009


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