L’Observatoire des religions

A propos du marché des biens religieux

mardi 13 janvier 2009 par Jacques Lecaillon

L’application de l’analyse économique aux phénomènes religieux suppose au minimum une claire définition du produit proposé par les religions « organisées » et des concepts d’offre et de demande suffisamment précis pour décrire l’équilibre des marchés.

Mondialisation et concurrence

Avec la mondialisation, la coexistence de nombreuses religions sur un même territoire tend à devenir la règle au point d’aboutir à un véritable « découplage de la religion et de la culture » [1]. Comment pourrait-il en aller autrement avec le développement des échanges, les progrès considérables des techniques de communication et la multiplication des déplacements de populations ? Dans les pays européens en particulier, l’offre religieuse s’est nettement diversifiée au cours des dernières décennies au point de se rapprocher du « modèle américain » [2] : le Bouddhisme, l’Hindouisme et surtout l’Islam ont fait des adeptes, des mouvements comme la Scientologie et le Nouvel Age ont renforcé leur réseaux, des courants fondamentalistes comme l’Evangélisme protestant se sont implantés. En un mot, les religions « traditionnelles » de l’Europe ont perdu leur situation de quasi-monopole. Il est vrai que, dans ces pays, beaucoup d’anciens fidèles qui ont abandonné toute pratique sans renoncer pour autant à leurs croyances, représentent un marché potentiel susceptible d’attirer des propositions nouvelles, supposées mieux adaptées aux formes nouvelles de la vie personnelle et sociale.

L’évolution en cours peut s’analyser à l’aide du modèle de la concurrence monopolistique. Comme son nom l’indique, ce régime tire ses caractéristiques à la fois de la concurrence et du monopole. Il tient de la concurrence en ce que les vendeurs peuvent facilement s’implanter sur le marché ; ils sont donc nombreux au point qu’aucun d’entre eux n’est en mesure d’exercer une véritable influence sur les autres. Et il tient du monopole ou de l’oligopole différencié en ce que chaque offreur s’adresse à une demande particulière puisque son « produit » est différent de celui des autres : comme on l’a déjà souligné, chaque religion a ses dogmes, ses rites, ses exigences morales, ce qui lui permet de « fidéliser » une partie de ses adhérents.

Comme dans le cas de l’oligopole différencié, chaque vendeur dispose donc, à l’abri de son monopole partiel, d’une certaine liberté de manœuvre qui lui permet de faire des bénéfices. Mais cette situation n’est pas durable car la possibilité de réaliser un profit attire de nouvelles entreprises et il en va ainsi tant que subsiste une marge de profit. Autrement dit, l’apparition de nouveaux concurrents oblige les entreprises existantes à réduire progressivement leur prix si elles veulent conserver tous leurs clients ou adhérents ; au bout du compte, le prix est ramené au niveau du coût moyen et le profit disparaît.

La particularité de cette situation est que, lorsque le marché atteint sa position d’équilibre de longue période et que prix et coûts s’égalisent, les coûts n’atteignent pas leur niveau le plus bas ; les vendeurs ne travaillent pas dans les conditions les plus efficaces faute de pouvoir développer suffisamment leur activité ; il y a trop de producteurs sur le marché pour que l’équilibre corresponde à un optimum, ce qui équivaut à un gaspillage de ressources.

Prolifération des sectes, des superstitions ou des idoles

Transposée au cas du marché religieux, cette conclusion suggère que la diversification de l’offre risque d’aboutir à une prolifération des sectes, des superstitions ou des idoles. Ainsi que le précise Michel Souchon [3], « l’homme de la Bible n’était pas tant obsédé par l’athéisme que par le polythéisme, par un trop-plein de dieux…..Un des grands thèmes de la Bible…est la dénonciation des idoles, des faux dieux ».

Peut-on dès lors accepter la conclusion finale de [4] lorsqu’ils écrivent : « De même que la libre concurrence augmente l’utilité des consommateurs de biens et services, un marché très concurrentiel des produits religieux …. crée une variété qui maximise la satisfaction d’individus dont la demande pour de tels services est sans limites… » ?

A n’en pas douter, des questions de ce genre suffisent à rappeler que l’intérêt de l’économie de la religion est loin d’être épuisé !

Jacques Lecaillon est professeur émérite d’économie de l’Université Paris I Panthéon–Sorbonne. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’analyse économique.

[1] Cf. Olivier Roy : La Sainte Ignorance, Ed. du Seuil, Paris, 2008.

[2] Cf. J. Lecaillon : L’économie de la religion, op.cit., p. 100 et suiv.

[3] M. Souchon : L’athéisme, Revue Croire aujourd’hui, février 2008.

[4] Ekelund et alii R.B. Ekelund…, op.cit., p. 272.


Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675