L’Observatoire des religions

La religion comme objet économique

mardi 5 juin 2007

Economie de la religion

Un économiste pousse l’outrecuidance, l’impudence jusqu’à s’intéresser à la religion sans quitter le point de vue économique. Ce faisant, il prétend tout à la fois qu’il ne peut faire autrement son métier, et que la religion est un objet économique.

Nombreuses les sciences qui se sont attaquées depuis deux siècles à la religion : l’exégèse, la linguistique, l’histoire, l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, l’archéologie, la psychologie et même la psychanalyse. Il serait temps que les disciples d’Adam Smith s’y mettent ! Et il n’y a aucune raison qui les empêcherait de le faire. Mais s’il faut absolument des excuses, l’économiste dira que l’économie de la religion se trouve dans la religion elle-même – du moins dans l’un des mythes les plus anciens, à savoir que les hommes, croit-on, sont inutiles aux dieux sauf s’ils les révèrent. Ainsi l’humanité aurait-elle été créée pour leur plaisir ; les dieux doivent boire et manger et c’est la responsabilité des humains de leur donner à boire et à manger. Plus précisément, dans la religion de Mésopotamie qui n’est pas sans rapport avec les trois religions qui nous intéressent ici, les hommes sont inutiles aux dieux sauf s’ils les révèrent. L’humanité est créée pour le plaisir du Panthéon1. D’elle, la divinité requiert des sacrifices, cette « part bénite »2 prise sur ce que les hommes s’échinent à produire, travaillant selon le commandement biblique « à la sueur de leur front ». Mais comme il faut bien des intermédiaires entre les dieux et les hommes, des « pontifes » (éty. des « faiseurs de pont), c’est-à-dire des rois, des prêtres, des rabbins, des moines, des imans, etc., les offrandes sacrificielles ne sont pas perdues pour tout le monde. Le philosophe Rémi Brague dit à propos du dieu mahométan : « Allah ça paye »3, mais cette formule un peu abrupte pourrait être appliquée aux deux autres dieux tout aussi bien. La religion serait ainsi un mode de prédation d’autant plus efficient qu’il reposerait sur des dons des fidèles et autres dîmes ; elle aurait inventé l’oxymore qu’est l’impôt volontaire, dégradé ensuite par l’Etat, cette pseudo-Eglise, en contribution obligatoire.
La prédation pourrait être un mode d’entrée dans l’économie de la religion. Un minimum de réflexion imposerait que si l’entrée sur le « marché » religieux est complètement libre, les prédateurs vont se multiplier jusqu’au point où il n’y aura plus assez de proies pour les nourrir. Il y aurait donc, comme on l’observe dans la nature, une sorte d’équilibre « écologique » qui s’instituerait entre proies et prédateurs – surtout si les proies peuvent devenir à tout moment des prédateurs (dans un tel système, à peu près n’importe qui peut cesser de produire pour devenir lui-même prêtre ou moine, et vice-versa, il suffit de changer d’habit).

En poursuivant ce raisonnement, on s’aviserait bientôt que l’intérêt bien compris des prédateurs serait de limiter d’une manière ou d’une autre l’intrusion sur le « marché ». En érigeant une barrière à l’entrée, sous forme de patente par exemple, d’une part le butin de la prédation serait à partager entre un nombre moins élevé de parties prenantes, d’autre part la taille même du butin serait plus grande puisque plus de producteurs pourraient travailler tranquillement. Dans ce cas, le niveau de vie de l’ensemble de la population augmenterait, celui des prédateurs, mais aussi celui de leurs proies. A vrai dire, il n’est pas si facile d’entrer sur un tel marché. En effet, le « produit » que vend une religion est un bien de pure créance. On veut dire par là qu’il est impossible à l’ « utilisateur » du produit en question de vérifier la qualité de ce qu’il a acheté, ne serait-ce que parce que le résultat essentiel se produit post mortem. Aussi bien, toute nouvelle religion pour entrer sur le « marché », attirer le « client » ou rassurer ses nouveaux adeptes, a intérêt, tout en étant nouvelle, à passer pour très ancienne, ayant déjà fait ses « preuves » dans la mémoire des peuples - un exercice dont la difficulté renforce les tendances monopolistiques du « marché » religieux. L’une des manières d’atteindre ce monopole n’est autre que le monothéisme. L’économiste à son tour aurait donc intérêt à expliquer comment et pourquoi a été fabriqué le monothéisme. Confiant dans ses propres outils d’analyse, il ferait l’hypothèse que le monothéisme permettrait plus facilement à la religion de viser la position de monopole qu’elle cherche naturellement à acquérir, surtout quand elle prétend détenir seule la vérité.

Or, il n’existe pas de monopole dans la nature ; tout monopole ou cartel est obligé de s’appuyer sur l’autorité publique pour persister longtemps. On devrait donc observer le même phénomène dans le domaine de la religion. Et de fait, dans l’histoire, tout monopole religieux s’est appuyé sur l’autorité publique, ou bien se l’est appropriée. Avec le risque que le monopole religieux, comme tout monopole, abuse de sa position : échappant à la concurrence, il augmente le prix de son produit alors même que la qualité du même produit se dégrade ; en même temps, du fait de sa position, il peut appliquer à ses « clients » des tarifs que l’économiste appelle « discriminatoires » (en termes vulgaires, on dira que les « services religieux », par exemple messes, enterrements … sont tarifés à la tête du client notamment en fonction de ses revenus ou de son capital ). C’est alors que peuvent surgir des concurrents, soit à l’intérieur de l’église en question, on les appelle des réformateurs, des schismatiques ou des hérétiques (protestants au 16e siècle), soit à l’extérieur, avec l’apparition de nouvelles religions (l’islam).

A partir de là on pourrait même imaginer, à la manière des célèbres « business cycles », une sorte de « cycle » religieux qui se reproduirait de lui-même indéfiniment : dans un marché concurrent, une religion tend au monopole ; ce monopole ne peut que s’appuyer sur l’Etat ; une fois appuyé sur l’Etat, il abuse de sa position ; le « produit » se dégrade ; d’autres religions apparaissent et l’on retrouve la situation de concurrence ; et ainsi de suite.

Dans Les papes, l’Eglise et l’argent, Histoire économique du christianisme des origines à nos jours (Bayard, 2005), le modèle a été appliqué à la religion chrétienne.

L’auteur l’applique maintenant au judaïsme antique, et notamment à la constitution du Temple de Jérusalem en monopole du culte et à ses conséquences religieuses et politiques, mais aussi économique et financières. L’islam fera l’objet du même traitement.


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