L’Observatoire des religions

Quand un catholicisme anti-libéral conduit au nazisme.

mardi 5 juin 2007

Comment Carl Schmitt, l’un des esprits les plus distingués de la science allemande du droit, a-t-il pu adhérer au parti national-socialiste et participer au régime hitlérien, lui apportant une utile caution juridique ?

M. David Cumin, docteur en philosophie, s’attaque à son tour à cette énigme d’autant plus difficile à résoudre que le grand juriste germanique n’était pas nazi. De cette « biographie politique et intellectuelle » qui se lit presque comme un roman (lui reste quelque chose de la lourdeur académique de la thèse dont elle est tirée), il ressort qu’un certain anti-libéralisme a pu conduire au nazisme. On verra l’actualité d’un tel résultat.

Il aurait été tellement plus simple que Schmitt fût vraiment nazi comme le voudraient certains de ses contempteurs non pour résoudre l’énigme, mais pour dénier la vérité qu’elle recèle. Hé bien, les nazis eux-mêmes considéraient le savant juriste comme un « faux national-socialiste » à cause de ses amitiés juives d’avant 1933, de son catholicisme, de son opportunisme politique et de sa défense du système présidentiel. De fait, pendant la période critique 1930-1932 qui précède l’arrivée au pouvoir de Hitler, Carl Schmitt a été, comme l’établit M. Cumin, « l’un des plus dangereux adversaires des nazis ». Il voyait très bien que la république parlementaire de Weimar était capable, par le jeu démocratique, de donner le pouvoir tout à fait légalement à Hitler. Seule une dictature présidentielle appuyée sur l’armée pouvait empêcher celui que l’on appelait alors « Adolphe Légalité » de se rendre maître de l’Allemagne.

Puis Carl Schmitt se rallie aux vainqueurs en chemise brune ; invité par le philosophe Martin Heidegger, il s’inscrit au parti nazi ; le régime le couvre d’honneurs, avant de le marginaliser. La SS finit par briser sa carrière. Le misérable essaiera de donner des gages en octobre 1936 dans une conférence où il développera l’idée que la pensée juive de la loi est incompatible avec le sentiment germanique du droit. Mais, quand de jeunes nazillons l’interpelleront sur l’influence délétère du catholicisme dans les lois allemandes, il en restera pantois. Comme le dit excellemment M. Cumin, la judéophobie alimentée par l’Eglise traditionnelle finissait par se retourner contre elle en raison de ce qu’elle conservait de judaïsme.

Cependant, si l’on veut bien admettre que Carl Schmitt n’était pas seulement un arriviste, il faut remonter aux origines de sa pensée pour comprendre la facilité avec laquelle il a glissé sur la pente fatale de « son » national-socialisme. Schmitt est d’abord un catholique pour qui l’Eglise possède l’ethos de l’autorité dans toute sa pureté, d’où proviendrait son immuable puissance spirituelle. Il refuse toute évolution du catholicisme politique vers la démocratie chrétienne. Il dénonce le libéralisme comme une idée étrangère qui est imposée à l’Allemagne par les vainqueurs de la Grande Guerre pour la maintenir dans un état d’infériorité. Le Traité de Versailles, la République de Weimar et la Société des Nations relèvent de cette logique libérale que le juriste catholique met en cause radicalement. Encore après 1945, il maintiendra qu’il aura fallu deux guerres mondiales pour convertir l’Allemagne au libéralisme et détruire sa propre forme d’existence entre l’Est et l’Ouest. Sans doute est-il prêt à admettre que la loi de l’offre et de la demande peut être une source de dynamisme et de richesse, mais à condition de la subordonner au politique. Les mécanismes défaillants et autodestructeurs de l’économie de marché, pense-t-il, doivent être régulés par un Etat fort, fondé sur les principes d’une économie mixte à structure corporative conciliant propriété privée et économie de marché, d’une part, dirigisme économique et intégration sociale d’autre part. N’est-ce pas quelque chose comme cela que l’on entend tous les jours en France à gauche et même à droite ? Mieux, ou pire : Schmitt fustige l’individualisme, l’utilitarisme, l’hédonisme bourgeois, toute cette conception d’un monde où l’homme, mu uniquement par son intérêt, ne serait plus qu’un producteur ou un consommateur, ou les deux à la fois.

Et voici encore ceci qui sonne à nos oreilles comme si cela venait d’être proféré par l’un de nos philosophes à la mode : les prémisses des Lumières sont mortes, morte la foi en la raison du sujet ; toute la démarche intellectuelle issue du XVIIIe siècle est radicalement déconstruite, et avec elle, l’autonomie du sujet. Etc…

Le libéralisme ne convenait pas à l’Allemagne schmittienne, car cette Allemagne de la Mitteleuropa n’était occidentale ni politiquement, ni économiquement, ni géographiquement. Elle était la Zentralnation par excellence dont les rapports avec l’Occident se résumait en deux maitres-mots : protestation contre et résistance à la « croisade libérale » de l’Ouest. Sa mission historique était la « régénérescence » de l’Europe par une troisième voie, entre libéralisme et marxisme, qui serait celle du Troisième Reich…On connaît la suite.

Après 1945, Schmitt a gardé le silence sur les crimes génocidaires du régime hitlérien, le silence du vaincu impénitent pour qui « l’histoire s’écrit toujours du point de vue du vainqueur » (Nietzsche). L’homme de droit s’est insurgé contre la disqualification de l’Allemagne, car, observe-t-il, le nazisme n’est pas le seul dans l’histoire à avoir fait des millions de morts, le christianisme en a fait autant.

Il y a d’évidentes analogies entre les destins nazis de Martin Heidegger et de Carl Schmitt, comme le remarque M. Cumin. Jusque dans le silence odieux qu’ils ont l’un et l’autre gardé. Pourtant, l’œuvre du philosophe continue à être lue et admirée alors que celle du juriste est suspectée sinon condamnée sans toujours être lue. Cette différence de traitement ne cessera d’étonner les âmes candides.

David Cumin
Carl Schmitt
Biographie politique et intellectuelle
Cerf, 244 p., 30 e.


Forum

Accueil du site | Contact | Plan du site | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 274675