L’Observatoire des religions

L’énigme de l’homophobie

Deux hommes sur un cheval. L’Homosexualité masculine au Moyen Age, par Didier Godard, H&O Editions,270 p. , 21 e

samedi 9 juin 2007

D’abord les faits : le Moyen Age réputé chrétien reste imprégné de l’idée que le garçon est pour l’homme un objet naturel de désir au même titre que la femme. Le relais avec l’éthique gréco-romaine a pu être assuré, notamment, par Saint Basile (330-379). Pour ce père et docteur de l’Eglise, le désir part de celui qui est désiré et s’en va frapper, comme la flèche d’Eros, celui qui désire ; la cause réside tout entière dans la beauté de son objet, et non dans la psychologie particulière du sujet désirant. Comme le dit M. Godard, « il est naturel de désirer un beau garçon, parce qu’un beau garçon est désirable par nature ». De plus, la beauté physique, en vertu d’un certain néo-platonisme est censée correspondre à une beauté intérieure. Dès lors, aussi aisément que les hiérarques athéniens et les empereurs romains, les rois très-chrétiens, mais aussi les nobles, les chevaliers pouvaient afficher leurs penchants éventuels pour les hommes. Même des princes de l’Eglise, des abbés pouvaient s’y soumettre sans encourir les foudres de l’enfer. La pratique des amitiés particulières était, en vérité, répandue dans toutes les classes de la société. Dans l’un des sceaux qu’il utilisait, l’Ordre du Temple grave deux hommes sur un cheval dans une posture éloquente. Le baiser sur la bouche que le seigneur donnait à son vassal était signe de fidélité mutuelle et d’amour réciproque. Il était réservé aux hommes, et on ne distinguait guère les baisers amoureux des baisers d’amitié. La femme n’y avait pas droit. Il faudra attendre le XIIe siècle pour faire du mariage un sacrement. Le mot « frère » était souvent utilisé à propos d’amants du même sexe. Une coutume romaine qui permettait de former une union avec un autre homme en usant l’expédient légal consistant à le déclarer frère, a perduré au Moyen Age sous le nom d’affrèrement. Ce régime permettait de mettre les biens en commun et d’en faire hériter le survivant du couple en cas de décès - un terme que l’on aurait pu utiliser à la place de l’horrible PACS, et qui aurait permis de l’étendre aux fratries de sang. Bref, l’idée si bien ancrée dans les esprits de nos contemporains, que l’on aime soit les gens de son sexe, soit ceux du sexe opposé, mais qu’il faut choisir, et, d’une certaine manière, se spécialiser dans un type de sexualité auquel on serait voué, que par conséquent l’amour des garçons serait une disposition stable, permanente, exclusive, propre à une minorité, était aussi étrangère au Moyen Age qu’elle l’était à l’Antiquité. Au début des années 1980, l’historien américain John Boswell, dans un chef d’œuvre qui est encore aujourd’hui une référence (Christianity, Social Tolerance, and Homosexulaity, The Universituy of Chicago Press, traduit chez Gallimard en 1985 sous le titre : Christianisme, tolérance sociale et homosexualité, Coll. Bibliothèque des Histoires), soutenait la thèse que les interdits de l’Ancien Testament (le Christ est muet sur la question) avaient eu sur les attitudes envers les amours entre hommes une influence « discutable », voire « inexistante ». De fait, il paraît peu contestable à un lecteur attentif que le fameux châtiment divin - une pluie de soufre et de feu - qui s’est abattu sur Sodome, n’a pas été causé par les dépravations supposées des habitants de cette ville maudite, mais par leur irrespect des règles, à l’époque, sacrées de l’hospitalité. La sodomie, telle qu’elle comprise à travers les siècles, et encore aujourd’hui, est donc un contre-sens. De plus, pour les Pères de l’Eglise, elle ne se confondait pas avec l’homosexualité. « Un homme avec un homme, une femme avec une femme, ou un homme avec une femme hors du réceptacle approprié, est coupable du vice de sodomie », édicte encore au XIV siècle Saint Antonin (1389-1459), prieur et ami de Fra Angelico. L’amour entre hommes apparaissait moins grave, dans les pénitenciers, que l’usure ou l’adultère. Pour le rapport inter fémoral entre mâles, la pénitence était moindre que pour la fornication hétérosexuelle. Bernardin de Sienne(1380-1444) va jusqu’à préférer « qu’une femme s’unisse avec son propre père de façon naturelle que contre-nature avec son mari » . John Boswell en concluait que jusqu’en 1250 environ les actes homosexuels avaient joui d’une « complète légalité dans la plus grande partie de l’Europe ». Ensuite il y aurait eu une brutale montée de l’intolérance qui aurait visé non seulement les homosexuels, mais aussi les juifs, les hérétiques et autres « dissidents » de l’époque. L’historien américain avouait qu’il n’avait trouvé aucune explication satisfaisante de ce retournement. Didier Godard essaie de contredire Boswell sur deux points : d’une part, ce serait bien le christianisme qui a fourni en Europe la justification officielle de la répression de l’homosexualité ; d’autre part, la tolérance aurait duré beaucoup plus longtemps, l’homophobie commençant avec la dite « révolution industrielle ». On ne voit pas bien le rapport entre ces deux phénomènes. De toutes façons, il y a dans le propos de M. Godard, qu’il gâte un peu par son militantisme, une contradiction : comment expliquer en effet que la tolérance pour l’amour entre hommes qui persiste pendant des siècles marqués de christianisme disparaisse au moment où ce dernier perd de son emprise sur les esprits et sur les moeurs ? L’homophobie moderne reste une énigme.

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