L’Observatoire des religions

L’Orientation du monde

Coïtus reservatus (Chine) contre coïtus interruptus (Occident)

mardi 19 juin 2007

Vus de Chine, ces Grecs qui nous paraissent tellement civilisés n’étaient que des barbares, et l’on voudrait nous les présenter comme des modèles !

Il nous intéresse que le citoyen grec, à l’encontre du Chinois, ne puisse trouver dans son partenaire sexuel, fût-il féminin, aucune source de vitalité. Lui-même et en lui seulement, il doit chercher la « vertu ». Une sorte de « chasteté », hors du mariage comme dans le mariage, apparaît ainsi dans un monde encore vierge du péché chrétien. Le christianisme n’aurait donc riens inventé sur ce plan-là ! Voilà ce qui contredit tout ce que l’on a pu dire sur le renoncement à la chair comme marqueur de l’identité chrétienne (voir par ailleurs). Epicure, qui a pourtant mauvaise réputation [1] mettait lui-même en garde contre la « nocivité » des rapports sexuels.
Evidemment, la sexualité unilatérale occidentale n’est pas tenable. Le fourreau dans lequel Grecs et Romains avaient coutume de ne voir qu’un objet passif où ranger leur épée [2], il ne peut ne pas avoir sa propre vie. Aussi bien connaît-on au moins une révolte des femmes contre le phallocratisme vers l’an 415 avant J. -C. au moment de la préparation de l’expédition de la flotte athénienne en Sicile : toutes les statues d’Hermès aux portes des maisons avaient été châtrées, ce qui causa un énorme scandale [3]. Aristophane se fait l’écho de cette guerre des sexes dans la célèbre comédie où les femmes décident de faire la guerre du lit. Révolte sans lendemain comme le sera celle de Spartacus, mais qui n’en est pas moins révélatrice de la tension vive qui régnait entre dominants et dominés. « Seules certaines traditions orientales, constate pour sa part Luce Irigaray [4], nous parlent de la fécondité énergétique, esthétique, religieux de l’acte sexuel. Les deux sexes se donnant l’un à l’autre la semence de vie et d’éternité, le progrès de la génération de l’un et de l’autre, entre l’un et l’autre. Quant à notre histoire [celle de l’Occident], il faut la réinterroger de part en part pour comprendre pourquoi la différence sexuelle n’a pas eu sa chance. Ni empirique ni transcendantale. Pourquoi elle a manqué son éthique, son esthétique, sa logique, sa religion, la réalisation micro et macrocosmique de son émergence et de son destin ».
Peut-être pourrait-on trouver des réponses à ces questions du côté de l’économie, l’épargne spermatique des phallocrates greco- romains trouvant un exutoire dans l’épargne tout court, condition sine qua non de l’investissement et de la croissance économique.
Au Levant, donc, la femme serait source infinie de vitalité et l’homme s’il sait réserver son étreinte, pourrait copuler indéfiniment avec elle comme au Paradis. Au Couchant, la femme serait niée puis déniée, et le salut masculin se trouverait dans le coït minimum, voire pour l’élite dans l’abstinence. Au Levant, le plaisir serait conçu sans le paiement, le profit sans la dépense ; au Couchant, tout se paierait, même dans un monde qui n’a pas connu le péché originel, et le bilan de toute action aurait déjà deux colonnes : un actif et un passif.
De fait, si le Chinois en s’imprégnant de la liqueur féminine n’a pas à faire l’expérience de la rareté, c’est qu’en économie non plus il n’a pas à redouter ce traumatisme. L’Empire du Milieu a été si généreusement doté par la Providence que sa population a pu se développer au cours des siècles à un rendement agricole constant. Seulement au out de 25 siècles de civilisation, l’agriculture chinoise – longtemps la première et la plus savante du monde – s’est heurtée à la loi des rendements décroissants. Au contraire, dans leurs presqu’îles déchiquetées par la mer, les Grecs ont très tôt fait la cruelle expérience de l’avarice de la nature, avec ses corollaires habituels : rareté croissante des terres cultivables à mesure qu’augmente la population, coûts croissants et rendements décroissants. Et tandis que les Chinois ont mené pendant des siècles cette « vie insouciante » dont nous parle Van Gulik [5], confondant leur empire avec le « milieu » de l’univers, les Grecs ont dû dès le départ de leur civilisation faire l’apprentissage de la parcimonie et de l’épargne, du contrôle des naissances et de l’investissement.
Le soleil se lève à l’Est. Pour ce « petit cap de l’Asie » [6] en quoi se résume tout l’Occident jusqu’à la découverte de l’Amérique, il n’y a rien au-delà de ses « finistères » qu’un immense Océan dans lequel chaque soir se noie la source de toute vie. Et c’est de l’autre côté qu’à chaque crépuscule vient « comme un long linceul traînant à l’Orient [...] la douce nuit qui marche », de l’autre côté encore que s’attend la nouveauté bouleversante de chaque matin. C’est donc vers ce fabuleux Orient que s’orientent les temples, les synagogues, les églises et les mosquées. Alors que le mot orientation fait partie du vocabulaire courant, qui songerait à parler d’ » « occidentation » ?

[1] Réputation imméritée, l’épicurisme plaçant le plaisir dans la culture plutôt que dans la jouissance grossière

[2] Fourreau se dit en latin vagina

[3] Keuls, op. cit. p. 31

[4] Luce Irigaray, Pour une éthique de la différenec sexuelle, Edition de Minuit, 1984

[5] Van Gulik, op. cit. p. 384

[6] Paul Valéry


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